Jeudi 30 août 2007 4 30 /08 /Août /2007 23:52

La santé, c’est le travail

 

Alors que Karine marchait dans une rue gris anthracite, sous un ciel empli de nuages menaçants, dans la moiteurs de la légère brume matinale, elle aperçut un bâtiment gris avec une petite porte et deux fenêtres munies de barreaux. Au-dessus de la porte, il y avait l’inscription suivante : Agence pour l’Occupation des Travailleurs Inoccupés.

En franchissant le seuil, elle tenta de refouler la boule qui stagnait dans sa gorge comme un batracien répugnant. Elle lut sur une sorte d’écran en face d’elle : « Prenez un ticket et alignez-vous sur la droite. »

Afin de trouver l’instrument qui lui procurerait le précieux sésame, elle regarda d’abord sous l’écran, dans le hall d’entrée, puis à proximité : rien. Plus près de la porte, peut-être, sur les côtés ? Rien. Elle ne repéra aucune file d’attente sur la droite non plus. Puis, un monsieur entra dans l’agence ; un homme d’une cinquantaine d’années, habillé simplement mais correctement, avec un visage fatigué et une expression blasée. Il se dirigea d’un pas flegmatique, mais sans hésiter, tout droit vers un coin de la pièce, au-delà des panneaux sur lesquels figuraient, apparemment, des annonces d’emploi. Karine le suivit. « C’est un expert de l’AOTI, celui-là, » pensa-t-elle.

Le monsieur ouvrit une porte sur laquelle était écrit « Informations diverses », pour se retrouver dans une pièce encombrée d’étagères croulant sous des livres, magazines et dossiers, il tourna à droite, se frayant un chemin entre cartons et chaises, puis il s’arrêta devant une petite chose grise coincée entre deux ordinateurs, près du mur du fond. L’homme appuya sur un bouton, qui était à moitié caché sur le côté de la chose, qui cracha un petit morceau de papier bleu marine qui tomba par terre. Il dut mettre ses lunettes pour déchiffrer le numéro inscrit en noir qui ne ressortait pas sur le bleu. Karine se hâta d’attraper au vol un autre petit papier sortant de la machine. Quittant la pièce par une autre porte, le monsieur alla se placer au bout d’une file d’attente d’une dizaine de personnes, devant une porte grise fermée.

« Ça va, » se dit Karine, « il n’y a pas trop de monde. »

Néanmoins, certains candidats restaient dans le bureau pendant ce qui lui parut une éternité, à tel point qu’elle attendait encore une heure et quart plus tard.

- Mais pourquoi c’est si lent ? demanda-t-elle à son voisin de devant, le monsieur qu’elle avait suivi.

- Certains viennent pour la dixième fois, au moins, fit-il en levant un bras dans un geste las. Comme ils ne veulent jamais ce qu’on leur propose, l’entretien prend du temps...

Enfin, lorsque le monsieur ressortit à son tour, la tête basse, elle entra dans un bureau sombre comportant des étagères chargées de livres. Un homme replet à lunettes, lui fit signe de s’asseoir sans sourire ni même prononcer un mot. Il la détaillait avec méfiance, avec le regard du chercheur qui étudie un insecte.

-         Votre expérience ? demanda-t-il d’une voix blasée.

-         Des CDD de secrétaire et même un poste d’assistante commerciale. J’ai aussi travaillé dans un bar pendant six mois, ajouta-t-elle avec un sourire.

Il leva les yeux vers elle.

-         Mais pourquoi donc ?

-         Parce que je n’avais pas d’autre travail à ce moment-là et que je voulais absolument travailler.

Il renifla et prit un air sceptique, comme s’il considérait cette réponse comme particulièrement étonnante, aussi inquiétante qu’une bactérie inconnue.

-         Vous avez une licence d’anglais, mais ensuite vous avez fait une formation d’un an pour être secrétaire. Pourquoi ?

-         Eh bien…comme je ne souhaitais pas enseigner, j’ai passé un diplôme un peu plus pratique.

-         Votre expérience peut sembler quelque peu incohérente. Je vois que vous avez aussi travaillé dans une école.

-         Oui, c’était un remplacement. Cela n’a rien d’anormal quand on a passé une licence. Je voulais savoir si l’enseignement me plaisait.

À nouveau, il leva vers elle des yeux vitreux qui l’observaient comme si elle eût commis un crime.

- Bon, mais secrétaire et assistante commerciale, ce sont deux choses différentes.

- Pas si différentes que ça, je pense.

Il haussa les épaules.

-         Pour nous elles le sont, mademoiselle, répliqua-t-il sur un ton péremptoire. Vous parlez des langues étrangères ?

-         Oui, l’anglais et l’allemand.

-         Bien ?

-         Oui, j’ai travaillé un an en Angleterre comme réceptionniste dans un village…

Il l’interrompit :

- Ah, c’était encore un autre travail, alors ?

- Oui.

Il soupira et inscrit quelque chose de plus à l’écran.

- Mais c’était seulement pour apprendre la langue comme il faut. Quant à l’allemand, j’ai eu un copain allemand, alors je suis allée souvent dans son pays.

Il leva une main du clavier, sembla hésiter.

- Je n’ai pas de case pour ça. De toute façon, ça ne prouve rien.

Ses épaules furent secouées d’un haussement agacé.

Après un lourd silence ponctué par les cliquetis sur les touches du clavier, il dit :

- Vous parlez coréen ?

- Euh, non.

- C’est ennuyeux.

- ?

- Nous recherchons une assistante commerciale, mais elle doit impérativement parler coréen. Il faut aussi maîtriser Word, Excel, Powerpoint, Framemaker, TR22, ReaderMTXB, Termin745 et ASKMENOT.

Elle ne put réprimer un petit rire nerveux.

- Ça ne s’improvise pas ! dit-elle.

- Non, admit-il en baissant la tête d’un air si piteux qu’elle se sentit elle-même contrariée, comme par empathie.

- Bon, j’ai peut-être autre chose, reprit-il après avoir pianoté encore un peu. C’est de la hotline à mi-temps. Vous pourriez peut-être faire l’affaire…à la rigueur. Vous habitez Paris même ?

- Presque. Enfin, Saint-Ouen.

- Ah bon ? dit-il en haussant les sourcils comme si elle lui avait annoncé la mort du Président de la République.

- Vous mettez combien de temps pour aller à La Garenne-Colombes ?

- Oh…pas très longtemps. Je ne peux pas vous dire ça, comme ça, à la minute près.

- La précision, mademoiselle, la précision, fit-il en levant un doigt savant.

- Je pense…une heure, en tout, de porte à porte.

- C’est trop !

- Peut-être moins, trois quarts d’heure.

- De toute façon, c’est encore trop, conclut-il avec un geste découragé. Ils ont spécifié en majuscules : pas plus d’une demi-heure de trajet. Vous comprenez, ils ne veulent pas de retard, pas de problèmes de grève.

- Mais c’est mon affaire, non ? Je peux m’engager, même par écrit, à ne pas être en retard.

- Bon, n’insistez pas ! Pas le peine de me rendre les choses difficiles.

- Je VOUS rends les choses difficiles ??

Tandis qu’il pianotait à nouveau pour lui trouver le job miracle, elle observa les étagères et les livres, dont elle déchiffra quelques titres : « Comment occuper un inoccupé chronique », « 100 formations au bénévolat », « Pourquoi le plein emploi n’est pas souhaitable ». Karine fronça les sourcils et plaqua un regard dur et méfiant sur son interlocuteur.

- Enfin, vous avez de la chance, dit celui-ci, j’ai quelque chose de plus près de chez vous. C’est un CDD à mi-temps, enfin, presque, 15 heures par semaine, sur deux sites différents. Et en fait – à ces mots, il sourit – c’est pour nous. Un poste de trieuse de personnes inoccupées pour l’AOTI.

Il avait prononcé la dernière phrase comme s’il eut annoncé une grande nouvelle.

- C’est quoi ?

- C’est dans le 93, donc près de chez vous. Vous accueillez les personnes inoccupées et vous dispatchez géographiquement les flux dans l’agence.

- Je quoi ?

- Eh ben, oui, c’est clair, vous demandez ce que les gens cherchent et vous les orientez vers la bonne zone.

- C’est tout ?

- Oui, mais il y a un élément diplomatique, si j’ose dire.

Soudain, son niveau d’adrénaline sembla grimper et il poursuivit sur un ton exalté, après avoir retiré ses lunettes :

- Assurez-vous qu’ils ont vraiment besoin de venir, mademoiselle ! Nous recevons tant de personnes inadaptées, qui ne veulent pas sincèrement être occupées. Nous en avons...marre !!

Puis, il repassa de l’emphase à l’abattement :

- Celles-là, il faut les décourager. Vous avez même le droit de les orienter vers la mauvaise zone, ajouta-t-il avec un petit rire sournois, comme un enfant qui aurait trouvé une astuce pour se soustraire aux ordres des adultes.

- C’est payé combien ? demanda Karine.

- Payé ? Ah, il n’y a pas de salaire à proprement parler. Vos titres de transport vous sont remboursés et vous mangez gratuitement à la cantine. Et, ajouta-t-il en détachant bien les syllabes, vos droits en tant qu’inoccupée sont prorogés pour six mois.

- Ah, et qu’est-ce que je peux faire pour trouver un emploi rémunéré ?

Visiblement déçu, il soupira et reprit d’une voix monocorde :

- Je vais vous envoyer à l’espace tests, puis vous finirez par la zone formations. Évidemment, je ne vous promets rien, de telles exigences sont rarement satisfaites de nos jours.

Karine trouva l’espace tests du premier coup, à sa grande surprise.

- Vous venez pour le test psychologique, lui annonça une femme sévère sanglée dans un tailleur gris.

Elle lui tendit un document et précisa : « Vous avez cinq minutes. »

1. Le matin, vous vous levez

a) doucement, en posant un pied, puis l’autre

b) d’un seul coup, en rejetant la couverture et en balançant les jambes

c) en vous asseyant et en vous aidant beaucoup de vos bras

2. On vous traite d’ « enculé(e) » dans la rue. Vous

a) réfléchissez au sens profond de cette accusation

b) regardez si personne d’autre n’a entendu

c) vous jetez sur l’auteur de ces mots et lui assénez un bon coup de batte de baseball, ou à défaut de sac à provision ou d’attaché-case.

3. Dans l’intimité, vous aimez

a) vous gratter les poils pubiens

b) gratter les poils pubiens de votre partenaire

c) mordre les doigts de pied de votre partenaire

4. Au travail, vous buvez en une journée (en moyenne)

a) un café noir sans sucre et un café au lait sans sucre

b) un café au lait sucré et un café au lait sans sucre

c) un café noir sans sucre et deux cafés noirs sucrés

d) deux cafés noirs sans sucre et un café au lait sans sucre

5. Vous rêvez souvent de

a) un/une collègue nu(e) qui vous poursuit dans les couloirs avec un fouet

b) voyager sur un tapis volant au-dessus de la tête du Président de la République

c) vous masturber devant votre patron

d) vous baigner dans de la mousse au chocolat

6. Que vous inspire l’idée de Dieu ?

 

La femme lui tendit ensuite le corrigé en disant : « Les résultats parlent d’eux-mêmes. Comme ça, vous pourrez vous situer. »

Réponses :

1. a) 1     b) 2      c) 0

2. a) 1     b) 0      c) 2

3. a) 0     b) 1      c) 2

4. a) 4     b) 1      c) 2        d) 3

5. a) –1   b) 3      c) 1        d) 2

6.  3 mots ou moins : 0           de 4 à 6 mots : 1          de 7 à 10 mots : 2

 

Vous avez entre 0 et 6 : attention ! Votre ego est ridiculement fragile. Vous vous sentez généralement comme un vers de terre face à vos semblables. Peut-être faudrait-il envisager une psychanalyse. Avez-vous pensé aux ressources de la chirurgie esthétique ? Les métiers dans lesquels vous excellez : dans l’état actuel des choses, aucun. Vous pouvez essayer certains rôles comiques après une préparation appropriée, ou peut-être vous lancer dans la psychiatrie, car il se peut que vous ayez des points communs avec les praticiens de cette spécialité.

De 7 à 11 : vous avez une personnalité contradictoire. Affirmez-vous. Songez que dans la vie l’envie d’écraser autrui peut être saine. Les métiers qui sont pour vous : évitez les fonctions d’encadrement, les professions indépendantes, les professions trop stressantes telles que prof, infirmier, secrétaire, commercial, hôtesse de l’air, agriculteur (les subventions risquent encore de baisser). Tout le reste est à votre portée.

De 12 à 14 : bravo ! Vous faites preuve de confiance en vous et d’adaptabilité. Le monde vous appartient. N’hésitez pas à viser les sommets

 

Comme elle avait obtenu 7, elle n’était pas certaine de son niveau d’employabilité, à moins qu’il ne fût pertinent de dire d’occupabilité, ou quelque chose comme ça.

Elle se rendit à la zone formations, qui se trouvait dans une vaste salle occupée par des stands où il régnait un vacarme infernal. Des employés, plutôt des jeunes, partaient à l’assaut des inoccupés pour promouvoir des formations, avec une telle virulence qu’ils en venaient presque aux mains pour se chasser les uns les autres.

- Bonjour, mademoiselle, dit un grand brun à Karine, je pense que mon école peut vous intéresser. Nous proposons des formations de 4, 6 ou huit mois, à des prix très abordables, avec possibilité de repas sur place et même d’hébergement. Vous avez accès à notre fonds documentaire unique...

- Mais, c’est pour faire quoi ? coupa Karine.

- Oh, un peu de tout. C’est une remise à niveau générale...

Il n’eut pas le temps de finir, car deux jeunes filles avaient fondu sur Karine et la première interrompit brutalement son collègue :

-  Ne vous laissez pas abuser par n’importe qui, mademoiselle, dit-elle.

Elle portait une jupe en cuir noir moulante et un haut rouge très décolleté. Son maquillage lui donnait une allure plutôt agressive.

- Non mais, dis donc ! répliqua le collègue. On les connaît, tes formations en paramédical, sans aucune pratique sur le terrain. Naturopathie et autres foutaises.

- Au moins, elles apportent un plus sur le plan personnel.

- Ne les écoutez pas, renchérit l’autre fille, vêtue plus sobrement, bien que maquillée comme une barbie en plastique. Moi, je vous offre un parcours clés en main. Avez-vous déjà songé à l’import-export d’objets d’art ? Je vois bien une jolie jeune femme comme vous dans cette branche !

- Euh, ce n’est pas vraiment ce que je cherche, vous savez.

C’est alors que quelqu’un tira Karine par la manche pour l’attirer loin des autres.

- Venez, venez, chez moi c’est plus sérieux, je propose de vraies formations, toutes reconnues par l’État.

- C’est un critère suffisant, ça ? demanda Karine, qui se sentait de plus en plus dans un grand souk où les marchands se volaient les clients.

- Je peux vous proposer une formation, en attendant que quelque chose ne surgisse éventuellement pour vous.

Il avait prononcé « surgisse » avec emphase, avec une pointe d’ironie.

- Donc, il existe une formation d’assistante au chef de projet des affaires culturelles interrégionales.

- Et il y a du travail dans cette branche ?

- Sans doute.

- Vous savez combien il y a de chefs de projets des affaires culturelles interrégionales ?

Il leva les bras au ciel.

- Et puis quoi encore ! Je n’ai pas de dons extralucides, moi ! Vous voudriez qu’on ait des statistiques ou quoi ?

- Vous ne savez pas ce que deviennent vos clients ?

- Absolument pas. Ici, c’est une agence pour occuper les gens, pas pour leur trouver à tout prix un travail. Bon, elle ne vous intéresse pas la formation ?

- Ça dépend. Vous n’en auriez pas une autre pour apprendre à fabriquer des aiguilles à tricoter ou des jantes d’auto ? Ou plutôt une formation au tuning, c’est dans l’air du temps, ça.

Comme il ne souriait même pas, elle ajouta : « Je plaisante. »

Comme d’autres rapaces s’approchaient de leur proie pour proposer d’autres « occupations », Karine se hâta vers la porte. Au moment où elle atteignait son but, quelqu’un posa une main sur la poignée et dit en souriant :

- Ben alors, vous n’avez rien choisi ?

- Je vais réfléchir, mais maintenant je dois partir, j’ai un rendez-vous.

- Oh allez, encore cinq petites minutes.

Karine vit deux autres garçons en costume cravate se précipiter vers elle, des sourires de carnassiers aux lèvres.

- Laissez-moi sortir, cria-t-elle si brutalement que le jeune homme lâcha la poignée une fraction de seconde, de sorte qu’elle se faufila à l’extérieur et se mit à courir vers la sortie, qu’elle ne trouva pas tout de suite. Voyant que les trois « vendeurs » la poursuivaient, elle se réfugia dans les toilettes, attendit un bon quart d’heure, et entrouvrit prudemment la porte et repartir au petit trot dans le couloir. Croisant une dame affairée, elle lui demanda où était la sortie et elle finit par retrouver le hall où elle était arrivée.

Elle en profita pour lire ce qu’elle avait pris pour des annonces d’emploi sur les panneaux au centre de la salle.

« Cherche dame de compagnie pour lecture, cuisine, peut-être aide à la toilette. Argent de poche une fois par mois.» « Cherche contrôleur d’inoccupés. Tâches : suivi des activités des inoccupés, de leurs rendez-vous à l’AOTI, contrôle des abus de droits. Bénéfices : repas gratuits, véhicule de fonction, expérience passionnante. Pas de salaire. » « Recherches documentaires. Thème : la baignoire est-elle devenue inutile ? Douche, bain : évolution des pratiques. Bénéfices : culture générale. Prolongation des droits d’inoccupé pendant trois mois. »

Inutile d’en lire d’autres, se dit Karine. Prise d’un sentiment d’étouffement, elle se dirigea vers la sortie. « Une minute », lui dit une dame en avançant vers elle d’un pas impérieux. « Vous n’avez pas fini. Il faut faire un bilan de votre visite, comme à chaque fois. Mettez-vous dans la file là-bas, à gauche. » Voyant une file d’une vingtaine de personnes, Karine hésita, s’approcha à petits pas de la zone désignée par le dragon femelle, puis, dès que celle-ci eut tourné les talons, elle fonça vers la porte et sortit en courant, ne ralentissant qu’une fois au bout de la rue grise, hors d’haleine, comme si son cœur allait exploser.

 

Karine se réveilla en nage, toute tremblante. Elle chercha frénétiquement le bouton de la lampe de chevet, alluma, scruta la chambre, se leva, alluma le luminaire au centre de la pièce, puis marcha jusqu’à la cuisine, qu’elle alluma également, pour conjurer les ombres malfaisantes des cauchemars. Ensuite, elle se fit une tisane, reprit lentement ses esprits, mais elle ne retrouva le sommeil que deux heures plus tard.

Le lendemain matin, elle se rendit au bureau de poste et elle sourit aux clients toute la journée.

- Ce n’est pas trop dur d’avoir à faire à des râleurs toute la journée ? lui demanda une vieille dame.

- Il y a pire. Vous savez, il y a bien pire, répondit Karine avec conviction.

Elle pourrait toujours essayer de faire autre chose ou de monter dans la hiérarchie, mais au moins elle se trouvait dans la bonne partie de la société et elle pouvait oublier son rêve.  

 

 

 

 

 

 

Par scribouille99
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Jeudi 30 août 2007 4 30 /08 /Août /2007 23:47

L’abîme

 

Je regarde la photo avec attention. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas revue. En rangeant un tiroir, je suis tombée sur une pochette de photos de vacances, un de ces lots de photos qu’on se promet sans cesse de classer dans un bel album. Complètement absorbée dans ma contemplation de cette image déjà ancienne, je ne l’ai pas entendue arriver derrière la fauteuil. Elle a dû s’avancer sur la pointe des pieds pour me surprendre.

- C’est qui ? demande soudain ma petite Laura.

Je sursaute et je adresse un regard légèrement contrarié, avant de me ressaisir et de répondre en souriant :

- Oh, ma chérie, tu m’as fait peur !

Comme il est utile de prononcer des banalités !

- Eh bien, c’était Rachel, repris-je. Tu sais, l’autre fille que Papa a eue avant toi.

- Celle qui est morte ?

- Oui.

- Elle est mignonne.

Sur la photo, la petite blonde aux longs cheveux ondulés se tenait debout entre mon mari et le fils de nos amis, qui posaient derrière les enfants. Ils souriaient tous. Comment ne pas arborer un sourire ravi quand on se trouve, par une belle journée de septembre, devant Angel Window, sur la rive nord du Grand Canyon ? Nous étions au bord du plateau et, derrière nous, au second plan, l’imposant promontoire rocheux qui s’avançait dans le vide était percé d’un énorme trou, rectangulaire comme une fenêtre, à travers lequel on apercevait au loin les roches rouges de l’autre rive du canyon. Plus bas dans la gorge, un autre promontoire rocheux d’une couleur rouille éclatante, chatoyant sous le soleil, ajoutait une teinte supplémentaire, qui se mariait à merveille avec le vert assez sombre des pins et des buissons qui poussaient vaillamment le long des pentes. Des touristes marchaient sur l’énorme crête rocheuse d’Angel Window, dont la surface supérieure, d’abord rectiligne, plongeait d’un seul coup vers le précipice. 

- J’aurais bien aimé avoir une sœur, poursuit Laura.

- Oui, mais une sœur, ce n’est pas forcément sympa, tu sais. Parfois, il vaut mieux une bonne copine. Tu veux qu’on les invite plus souvent, tes copines ?

- Peut-être, fait-elle d’un air boudeur, avant de sourire.

Je connais sa tactique pour obtenir quelque chose sans avoir l’air de rien. Elle a un peu le même sourire que l’autre. Après tout, elles sont du même père. Il faut bien accepter cette réalité intangible.

- C’est quoi, ces petits bâtons, au-dessus d’Angel Window ?

- Des gens, Laura ! Tu te rends compte des proportions, maintenant ? Dans le Grand Canyon, tout est démesuré. Il a fallu que toute cette région soit soulevée par des forces souterraines pour que le fleuve Colorado érode les strates de roches et crée ce relief. Le fleuve était beaucoup plus puissant, parce qu’on n’avait pas encore construit de barrages.

J’ai parlé un peu vite, emportée par mon enthousiasme pour ces paysages grandioses forgés par des forces extraordinaires, comme des personnalités que rien n’arrête.

- C’est quoi, des strates ?

- Des couches de roches qui sont empilées. Elles n’ont pas toutes la même nature, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas composées des mêmes éléments et elles n’ont pas toutes le même âge non plus.

- C’est comme un arbre généalogique, alors ?

- Un peu, oui, ai-je répondu en hochant la tête et en souriant.

Souvent, l’intelligence, le potentiel de cette enfant m’émerveillent. Elle est ma lumière, ma joie et mon orgueil. Je ferais tout pour elle.

- C’est grand comment, le canyon ?

- Il peut avoir jusqu’à mille cinq cents mètres de profondeur, à certains endroits et il fait quatre cent quarante-six kilomètres de long.

- Ouah, c’est beaucoup, ça, fait-elle remarquer, pensive. Y en a d’autres, des photos ?

- Oui, regarde, dis-je en prenant une autre photo. Ça, c’est une vue prise à l’aube à Bright Angel Lodge, encore sur la rive nord du Grand Canyon. Tu as vu, ces couleurs !

Les tons beiges et rougeâtres des parois rocheuses se mêlaient harmonieusement au vert des arbres, assez nombreux sur ce versant du canyon, plus élevé que la rive sud, et la douceur de la lumière encore timide du petit matin contrastait avec les tons bleutés, ombres annonçant la pluie qui masquaient les contours des parois en arrière-plan ainsi que le fond du canyon.

- Il y avait des cerfs, jusque sur le parking, dis-je.

- On peut les toucher ?

- Oui, mais il vaut mieux ne pas le faire. L’hiver, il y a peu de touristes pour les nourrir, donc ils doivent savoir se débrouiller seuls.

L’autre gosse, Rachel, leur avait donné à manger malgré mon interdiction, contribuant par son geste stupide à les rendre dépendants de l’homme. Ces bêtes crevaient parfois pendant l’hiver. Même une sale petite morveuse gâtée aurait dû comprendre. 

- Fais voir, c’est cool !

Laura vient de me prendre les trois photos que j’avais dans les mains. Elle regarde celle de Bryce Canyon, où nos amis nous avaient photographiés, mon mari, moi et la gamine, qui ne voulait pas rester tranquille, d’ailleurs. C’était une belle photo : nous étions à côté d’un bouquet de fleurs jaunes, un pin vert sombre servait de cadre à gauche et, derrière nous, s’étendait majestueusement l’amphithéâtre, composé d’une symphonie de colonnes rocheuses irrégulières, plutôt fines, semblables à de drôles de champignons sur des tiges disproportionnées, dans les tons rouges, ocre et gris clair.

- On ne peut pas tomber du bord ? demande Laura.

La curiosité et la vivacité d’esprit de cette enfant m’étonnent toujours.

- Si, mais c’est rare. Par exemple, tous les ans, à peu près cinq personnes tombent dans le Grand Canyon.

- Et il y a des bêtes féroces.

- Mais on ne les voit pas, le plus souvent. Elles ne s’approchent pas s’il y a du monde, en général. Les bêtes sont féroces quand elles se sentent en danger.

L’homme se comporte de la même façon, pensai-je, il attaque lorsqu’il croit qu’autrui le menace ou menace ses biens.

En tous cas, l’autre gosse avait échappé aux périls de l’abîme et des bêtes féroces. Je pousse un léger soupir, puis je lève les yeux vers le jardin, alors que ma petite fée se concentre sur les photos. Mon regard traverse les baies vitrées qui permettent de jouir de toute la vue sur Salt Lake City. Notre superbe maison, idéalement située, un peu en hauteur, est assez proche du centre ville et de la route qui mène à Park City, où nous allons souvent l’hiver. Elle appartiendra à Laura, un jour, de même que les fauteuils en cuir, les tapis précieux, les meubles de fabrication artisanale, l’appartement de la station de ski. En contemplant notre petite fontaine d’où émerge un angelot en pierre, devant ce paysage idyllique, je ressens cette immense satisfaction qui m’envahit parfois, cette impression d’accomplissement. Il faudra que je prenne des photos de ce paradis, que j’ai gagné à force de ténacité, dont ma petite Laura, ma propre chair, héritera un jour.

- Papa, il a dû avoir du chagrin, alors, reprend Laura après sa minutieuse observation des paysages.

- Oui, bien sûr. Moi aussi, évidemment. Mais heureusement, tu es arrivée peu de temps après.

J’ai tenté d’adopter un ton léger, pour éviter de m’appesantir sur le sujet.

Avec Rachel, c’était une guerre sans trêve. Je crois que nous nous sommes détestées tout de suite. Comment tolérer que cette mioche rivalise avec moi dans le cœur de son père ? Il m’en a fallu, des trésors de patience et d’hypocrisie, pour cacher ma répugnance, puisque j’ai quand même dû la supporter un an et demi.

De temps en temps, le spectre de l’autre, de cette gosse qui n’était pas la mienne, revient me narguer. Une espèce de garce qui refusait obstinément mes ordres. Un jour que je l’avais privée de télé, elle m’a lancé avec morgue : « Je te déteste ! T’es rien qu’une pute ! » Ce jour-là, comment ai-je pu juguler ma haine et me retenir de la frapper ?

- C’était qui, la maman de Rachel ? demande Laura.

- Elle était morte dans un accident de voiture quand j’ai rencontré Papa. C’est vrai que Papa n’a pas eu de chance. Mais maintenant il t’a, toi, et tu es une très bonne fille. Je suis fière de toi.

Quand je pense que j’ai dû jouer la comédie pendant un an et demi pour cohabiter avec l’autre ! Les derniers mois, lorsque j’étais enceinte, j’en ai bavé, mais je suis parvenue à garder mon sang froid. Apprendre à maîtriser mes émotions, c’est sans doute ce qui m’a permis d’épouser un millionnaire patron de son entreprise, alors je ne suis qu’une petite secrétaire, à qui l’ascenseur social paraissait inaccessible. La personnalité, voilà l’élément clé de la réussite. La mienne est en acier, Dieu soit loué.

- Comment elle est morte, Rachel ? demande Laura.

- Elle a été tuée...par un fou, tu sais...

Comme son regard perplexe, témoin de sa candeur enfantine, appelle un commentaire, j’ajoute :

- Tu vois, mon ange, c’est pour ça qu’il ne faut jamais suivre un inconnu.

Elle hoche la tête.

- Allez, continuai-je, va te préparer, je vais t’emmener à ta leçon de danse.

Laura aura tout, pourvu qu’elle file droit. Je ne veux pas qu’elle devienne une enfant gâtée, comme l’autre petite saleté, alors j’exige qu’elle fasse des efforts dans les activités qu’elle a choisies. Après tout, j’ai investi dans cette petite, en quelque sorte. Je me suis saignée aux quatre veines, moi qui suis issue d’un milieu humble. À ma façon, j’ai réalisé le rêve américain.

J’adresse un dernier regard à la photo d’Angel Window, à toutes ces silhouettes minuscules crapahutant sur le promontoire rocheux que l’érosion, un jour, détruira. Ici, dans l’Ouest, la nature nous rappelle sans cesse notre fragilité.

Je déchire la photo, effaçant ainsi les visages de mon mari, de nos amis et de cette gosse, comme pour tourner la page définitivement et pour éviter à mon mari de mettre un jour la main sur ce souvenir importun.

On a retrouvé le corps de Rachel dans une rivière en Californie. Elle avait disparu au cours d’une fête foraine où elle s’était éloignée, pour une raison inconnue, de son oncle et de sa tante, qui la gardaient pendant quelques jours.

Je souris faiblement en songeant à mon frère, ce loser drogué, que j’avais toujours aidé, car il venait du même milieu de merde que moi. Je lui avais toujours donné un peu d’argent, par solidarité familiale, en quelque sorte.

Au bout d’un an passé à élaborer des plans, j’avais enfin trouvé le moment propice. J’ai appelé mon frère :

- Débrouille-toi comme tu veux, fais-en ce que tu veux. J’en ai rien à foutre. Mais qu’elle disparaisse de ma vie !

Deux mois plus tard, il mourait d’un shoot fatal avec de la mauvaise came. J’avais promis lui fournir quelques doses en plus de l’argent. Dans cette affaire, mes mauvaises fréquentations de jeunesse m’ont été utiles.

La chance m’a souri. Peut-être qu’un jour elle tournera, qui sait ? Peut-être même périrons-nous tous dans un tremblement de terre,  puisque nous vivons dans une zone à risque. Mais au moins, j’aurai essayé, je me serai battue pour conquérir le pouvoir financier, le seul qui compte de nos jours.

Dans le quatre quatre urbain qui nous emmène vers le cours de danse, je dis à ma fille :

- Nous irons au Grand Canyon. Nous prendrons des tas de photos !

L’idée que je remplacerai celle que j’ai déchirée par une photo bien à moi me rend presque euphorique. J’allume la radio et je me mets à fredonner. C’est comme si le monde m’appartenait
Par scribouille99
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Dimanche 17 juin 2007 7 17 /06 /Juin /2007 17:35

Le festival de Calvaire-sur-mer

 

Voici maintenant un reportage exclusif sur le festival de cinéma de Calvaire-sur-mer, le rendez-vous le plus spectaculaire du septième art. Je vous laisse en compagnie de Pascale Dupont...

Chers téléspectateurs, toujours si nombreux à suivre cet événement artistique, cette année un programme vraiment EXCEPTIONNEL vous est proposé. En plus, les stars internationales se succèdent ici, sur la Promenade de l’Oeil, où deux acteurs qui montent dans la hiérarchie des artistes les mieux payés au monde, ont désormais l’empreinte de leurs fesses sur le trottoir.

L’acteur Andrew Mussel ne sait plus commet échapper aux assiduités des fans. Il incarne le héros du film favori pour remporter la palme cette année : « Pêle-mêle », qui raconte l’histoire d’un méchant, Pail, traqué par un bon, Mel. Le metteur en scène, selon ses propres termes, a fait en sorte qu’il soit « matériellement impossible de s’ennuyer ». Dans la scène la plus maîtrisée, qui, selon les critiques restera dans les annales du cinéma, les méchants se lancent à la poursuite du bon, qui se trouve malencontreusement dans une voiture dont les freins se bloquent soudain, si bien qu’il doit diriger le véhicule fou vers la voie de détresse, alors que, par un hasard fâcheux, les freins des méchants lâchent aussi, ce qui les oblige à percuter la première voiture. Heureusement, un hélicoptère arrive juste à temps ; une belle jeune femme musclée en descend et décharge sa mitraillette sur le véhicule des méchants. Plus tard dans le film, nous apprenons que le héros est persécuté par un gros bonnet de la mafia, dont il avait abîmé les chaussures neuves en renversant du café dessus.

Voici Andrew Mussel, mesdames et messieurs. Il accorde quelques interviews sur la promenade ce matin, avant d’aller se baigner avec ses deux partenaires dans le film, ce qui va attirer une foule importante su la plage.

- Andrew, quel beau temps ! Vous avez bien fait de choisir la promenade pour répondre à nos questions sur votre nouveau film à succès.

- Yeah !

- Qu’est-ce que vous pensez de « Pêle-Mêle », qui est une reprise d’un vieux film français en fait.

- It’s great !

- Vous avez eu de bonnes relations avec le metteur en scène, John McDonnell, qui est réputé difficile ?

- Yeah, he was great!

- Vous aimez venir à ce festival. Vous trouvez que l’atmosphère est particulièrement chaleureuse, ici ?

- Yeah, it’s great!

- Vous faites partie des acteurs les mieux payés. Vous avez l’impression d’avoir encore perfectionné votre jeu cette année ?

- Yeah, I’m great!

- Merci beaucoup pour ces précieux commentaires et pour ces quelques instants en votre compagnie, Andrew. Nous espérons vous revoir bientôt en France.

Le deuxième film qui pourrait bien gagner un prix, c’est « Sexy Story », qui dépasse « Basic Instinct » dans les scènes de cul...euh, pardon, de sexe ! Il s’agit de deux homosexuels psychopathes traqués par un détective bisexuel, dont la femme, qui a des tendances plutôt lesbiennes, ne peut résister au charme quelque peu ambigu de l’un des criminels. On a reproché au metteur en scène la complexité émotionnelle du film et l’excès de violence, en particulier quand le policier se met à rire en observant avec des jumelles l’un des criminels qui découpe le corps de son amant pour le donner à manger à son caïman, qui n’est encore qu’un bébé qui vit dans la baignoire. Mais le metteur en scène, Jim Lethal, dont l’humour est souvent apprécié du public français, a commenté : « Un film sans violence, c’est comme un hamburger dans ketchup, ça n’a pas de goût. »

Ah, mais voici Monsieur Doucet sur sa bicyclette. Je vais essayer de lui poser quelques questions. Comme vous le savez tous, il vient de jouer dans un film écologiste, « Le jardin ». Il veut donner une preuve irréfutable de son engagement vert avant les élections, pour répondre aux critiques selon lesquelles son usine chimique ne respecterait pas les normes anti-pollution.

- Monsieur Doucet, quelles mesures écologiques prendriez-vous si vous étiez élu ?

- Mais il y a tant de choses à faire, dans le domaine de la pollution, du respect de l’animal, des relations internationales, de la vie de tous les jours, du bâtiment, du recyclage, des énergies renouvelables, de la recherche sur les biocarburants, des zones protégées...

- Mais, pourriez-vous nous indiquer simplement une petite mesure concrète que vous prendriez ?

- Il suffit de dire que chaque citoyen pourrait grandement m’aider en faisant preuve de bon sens dans la vie de tous les jours, en triant les ordures à recycler.

- Mais les gens doivent déjà recycler.

- Oui, mais il ne le font pas très bien en général. Il ne faut plus qu’on trouve des papiers dans le conteneur du plastique ou des bouts de bois dans celui du carton. S’il vous plaît, mesdames et messieurs, il en va de l’avenir de vos enfants !

-  Mais par exemple, trier les ordures ne suffit pas pour lutter contre de gros problèmes comme le réchauffement.

- Mais Madame, laissez-moi vous dire une chose : l’écologie est un tout et je veux en faire ma priorité !

- Vous êtes propriétaire d’une usine chimique et d’une usine de dépollution. Ne pensez-vous pas qu’il vaut mieux prévenir plutôt que de réparer les dégâts ?

- Parfois, ce n’est pas possible. Je pourrais vous répondre : pensez-vous qu’il vaut mieux se priver de boire pour éviter de pisser ?

- Eh bien...Pouvez-vous nous dire un mot sur le film ?

- C’est l’histoire d’une vieille bretonne, dont le jardin, où elle cultive des hortensias avec amour, est menacé par un promoteur immobilier sans scrupules, qui veut construire illégalement sur le terrain un immeuble de trente étages et un restaurant fast-food, qui proposerait du poulet élevé en batterie et aux hormones et du maïs génétiquement modifié. La dame meurt d’un arrêt cardiaque, épuisée par la lutte pour sauver son jardin, et elle n’a pour héritier qu’un garçon qu’elle a recueilli et dont les parents, militants de Greenpeace, ont été tués par la queue d’une baleine qu’ils tentaient de sauver d’un bateau de pêche japonais.

A la fin, le garçon obtient une bourse du gouvernement pour entretenir le jardin et il chasse le promoteur immobilier en le poursuivant sur la plage sur un cheval blanc sauvé de la boucherie.

- Merci mille fois, Monsieur Doucet.

Je voudrais ajouter deux mots sur la nouvelle génération de metteurs en scène qui nous offrent cette année des films d’excellente qualité. Par exemple, Pascal Chimaire a fait un film, « Le béret », qui raconte l’histoire d’un retraité qui se sent rejeté à la fois par ses compatriotes et par les immigrés. Lui, qui a toujours vécu en France, avait deux grands-parents immigrés, une grand-mère du sud de l’Italie et un grand-père algérien. Il est fier de ses racines, qu’elles soient françaises ou étrangères. Les critiques ont été frappés par la richesse symbolique du film, l’esthétisme onirique et la circularité du destin du héros.

Au cours d’une scène vraiment pathétique, le petit fils du retraité lui offre un béret bleu, blanc et rouge, que le vieux ne peut se résoudre à porter en public, c’est pourquoi il attend le coucher du soleil pour le mettre devant son miroir en écoutant la marseillaise. A cause de ses problèmes d’identité, il sombre dans une profonde dépression et on comprend qu’il est sur le point de se suicider quand il lève soudain les yeux vers la tringle à rideaux alors qu’il lace ses chaussures en faisant par erreur un nœud coulant.

Après avoir vu des bérets volants dans son sommeil, il comprend qu’il lui faut se débarrasser de cet objet obsessif qui perturbe les zones les plus obscures de son inconscient, si bien qu’il l’offre à son voisin maghrébin, qui le refuse, parce qu’il ne porte pas ce genre d’article. Des critiques ont vu dans cette scène une critique implicite de la volonté sournoise du Français d’intégrer à tout prix les immigrés à sa propre culture, mais d’autres pensent au contraire qu’il faut y voir un hymne à l’amitié franco-algérienne.

Finalement, pour soigner son grand désarroi moral, le vieux s’impose une pénitence, une excursion dans la jungle de Bornéo, avec un prêtre intégriste. Quand, totalement épuisé, il atteint un fleuve, il voit une lettre écrite sur chaque tronc d’arbre de la rive opposée. En reconstituant le message, on peut lire : « Tremble devant Dieu ». Le vieux ressent alors un tel effroi que ses yeux lui sortent de la tête, tombent par terre et il les ramasse pour jouer à faire de ricochets avec. Selon un critique, cela signifie que le vieux n’est pas parvenu à trouver une identité, mais un autre prétend qu’il s’agit d’une véritable punition divine, qui frappe le protagoniste à cause de ses actes impies. Il y a même un critique marginal qui soutient que même le metteur en scène n’a rien compris à la fin. Le réalisateur ne veut absolument pas être classé dans l’avant-garde, parce que, dit-il, « quand on commence à parler d’avant-garde, c’est que c’est déjà une arrière-garde ». Comme la metteur en scène Eva Castette l’a accusé de faire seulement du « nouveau cinéma », il a rétorqué qu’il faisait bien plut^to du « cinéma nouveau », qui part d’une philosophie radicalement différente.

C’est justement la fin de la séance. Je vais demander à quelques touristes étrangers ce que « Le Béret » leur inspire.

- D’où êtes-vous, Monsieur ?

- Des USA.

- Le film vous a plu ?

- Je comprends pourquoi vous ne pouvez pas exporter beaucoup de vos films ! C’est vraiment de la merde !

On voit que....le public est un peu déçu, du moins dérouté par l’originalité du film.

Je dois maintenant rendre l’antenne. N’oubliez pas la semaine du ciné, avec des billets à 3 €, à condition que vous achetiez deux sachets de pop-corn à l’entrée. Bonsoir à tous !

Par scribouille99
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Samedi 9 juin 2007 6 09 /06 /Juin /2007 11:16

Sélection naturelle

 

Dans la banlieue d’une métropole en 2015 :

 

Pierre partit travailler, comme chaque jour. Il ferma à clef toutes les portes derrière lui et brancha l’alarme, bien que sa femme fût à l’intérieur. Elle suivait la même procédure. Il vallait mieux ne rien laisser au hasard. Pierre jeta un oeil au chien-robot qui montait la garde devant le pavillon et il se dirigea vers sa voiture.

Le vieux qui habitait à côté faisait déjà un vacarme de tous les diables. Il était à moitié sourd et montait toujours le son de sa télé. Par dessus le marché, il avait un chien-robot de type caniche de mauvaise qualité, qui aboyait pour un rien, et il achetait des plats chimiques qui puaient la graisse. Maintenant que la science permettait d’acheter de la nourriture qui avait exactement les odeurs voulues, comment pouvait-on encore vouloir manger ces choses répugnantes ? Pierre et l’autre voisin du vieux avaient décidé d’alerter la famille de celui-ci pour expliquer la nécessité de se débarrasser de ce fardeau qui ne s’occupait même plus de son jardinet.

Quand on quittait le garage le matin, il fallait bien scruter la rue, pour s’assurer que personne ne se tenait en embuscade pour attaquer les voitures des gens comme il faut.

Le trajet jusqu’au travail, c’était toujours une aventure. Tant de véhicules, tant de klaxons, de conducteurs qui essayaient de s’intimider pour passer en premier. Ce jour-là, à un carrefour, deux voitures se rentrèrent dedans, si bien que les deux conducteurs se mirent à se disputer, à s’insulter, car l’homme le plus petit, celui qui n’était pas en tort, voulait faire une déclaration, ce que refusait l’autre. « On a beau mettre tous les systèmes de navigation sécurisée possibles sur les voitures, rien n’y fait, pensa Pierre. Il faut attendre qu’on puisse sécuriser le cerveau humain pour le rendre moins con. » Ils allaient sûrement en venir aux mains, mais cette idée laissait Pierre de marbre et il poursuivit son chemin. S’occuper des affaires d’autrui, c’était très mauvais.

Pierre gara la voiture sur le parking de la société, dont les murs étaient surmontés d’un enchevêtrement de fils barbelés et auquel on n’accédait qu’avec un code. Malgré de telles précautions, un véhicule était fréquemment volé ou endommagé par un employé ou quelqu’un qui tenait ses renseignements d’un employé.

Pierre était directeur des ressources humaines. « Je traite la chair humaine, » aimait-il à dire pour plaisanter. Ce travail le motivait parce qu’il croyait que c’était l’efficacité qui faisait tourner le monde. Les individus inadaptés pouvaient causer la mort d’une civilisation, même d’une espèce. Après tout, si une espèce disparaissait, c’est qu’elle ne servait plus à rien. Il possédait sans doute l’intuition adéquate pour accomplir sa mission.

Il venait de recevoir le profil génétique d’un candidat, qui lui permettrait d’expédier l’entretien. Cette fois, il devait admettre qu’il avait fait erreur.  Le jeune homme bardé de diplômes qui visait le poste de directeur des ventes et avait passé brillamment les tests psychologiques s’avérait porteur de graves défauts génétiques : non seulement il risquait de développer la maladie de Parkinson à un âge précoce, mais il était susceptible de tomber dans une forme de dépression à 50 % héréditaire. Et 50 %, c’était trop. Alors, Pierre reçut le candidat :

- Bonjour, je vous en prie, asseyez-vous. Vous semblez pourvu de nombreuses qualités et compétences. Mais j’aimerais vous poser quelques questions.

- Mais certainement.

- Quelle est votre attitude à l’égard des personnes souffrant de dépression.

- Eh bien...tout d’abord, je compatis, car ce n’est certainement pas un état facile à gérer.

- Pensez-vous que ces personnes peuvent avoir de bonnes raisons de manquer le travail ?

Le jeune homme, perplexe, répondit :

- Dans certains cas. Tout dépend de la gravité de leur mal.

- Pensez-vous que ces personnes se laissent aller, sont parfois responsables de leurs maux ?

- Parfois, sans doute, mais la dépression est maintenant pleinement reconnue comme une maladie, non ?

Après quelques questions plus classiques, Pierre prit congé du candidat. « J’ai gaspillé mon temps avec lui. Je dois perdre la main, vraiment. Même sur le plan psychologique, il n’est pas assez solide. Ce ne serait jamais un tueur. » Cette expression, qu’il préférait encore sous sa forme anglaise de « killer », l’amusait. Il ricanait tout seul juste avant de rappeler le candidat dès le début de l’après-midi.

- C’est Pierre, de BJD. J’ai le regret de vous informer que votre candidature n’a pas été retenue.

- Mais pourquoi ? Je paraissais correspondre à vos critères.

- Tout ce que je peux vous dire, c’est que nous avons des candidats encore meilleurs.

- Qu’est-ce qu’ils ont de mieux ?

Pierre s’énervait. Comment traiter ce genre d’individu plaintif, geignard ? Pour qui ce minus se prenait-il ?

- OK. Votre test génétique n’est pas complètement satisfaisant.

Après tout, cette lavette méritait d’entendre la vérité.

- Dans quel sens ?

- Pas à moi de vous le dire, répliqua-t-il sur le ton le plus neutre possible. Mais vous pouvez demander au labo une copie des analyses pour cinquante euros.

Il fallait absolument garder un ton calme, sans se laisser emporter. Un programme informatique envoyait à la direction des alertes si la voix des employés au téléphone dépassait tant de décibels ou si ceux-ci employaient un langage déplacé ou prononçaient le nom d’un concurrent – dans ce dernier cas, la conversation serait étudiée au service de la sécurité interne.

Il raccrocha. Ce crétin risquait de se laisser emporter par ses émotions !

Heureusement, à présent, les entreprises avaient le droit d’embaucher qui elles voulaient, sans être traînées en justice une fois sur deux. En raison de la brusque remontée du taux de chômage après une légère décrue, le nouveau gouvernement avait donné satisfaction au patronat. Comme de multiples essais d’éradication du chômage avaient échoué, de nouvelles lois avaient été votées : le chômeur voyait son salaire diminué de moitié dès sa mise à pied et, au bout de six mois, il devait porter un C noir sur fond rouge accroché à ses vêtements, ce qui le désignait à l’opprobre générale et lui valait parfois des coups mortels dans la rue, si bien que sa motivation pour retrouver n’importe quel emploi croissait fortement, d’autant plus que la police enquêtait rarement sur les meurtres de chômeurs. Au bout d’un an, l’Agence pour le recyclage des chômeurs, connue plus fréquemment sous le nom d’ARP, séparait le grain de l’ivraie, isolant les sujets réputés non recyclables, qui seraient finalement enfermés dans des centres de rétention où on leur confiait des tâches « sociales », comme le ramassage des ordures, ce qui permettait de les faire quand même travailler sans leur verser un réel salaire. Les conditions de vie dans ces endroits causaient souvent un décès rapide, mais en général personne ne s’indignait, pas même les familles, trop honteuses de compter de tels individus en leur sein.

« Aide-toi, le ciel t’aidera », pensa Pierre. Chaque époque était marquée par des difficultés, il fallait bien s’adapter. Pour lui, le problème suivant de la journée se nommait Emilie. Le président de la société avait besoin d’une secrétaire parfaite et  le CV de la jeune fille en question était brillant, donc il l’avait convoquée. Quand elle était arrivée, il ne l’avait pas trouvée aussi jolie qu’il aurait voulu, sans doute parce qu’elle avait retouché sa photo, comme tout le monde à présent, c’est pourquoi il avait tenté de la déstabiliser.

- Vous ferez des heures supplémentaires, tout le temps.

- Ah, oui, bien sûr, dit-elle calmement. Elle lui adressa un large sourire. Je me doutais bien que j’en ferais en travaillant pour le boss.

- Nous recherchons une personne dotée de qualités interpersonnelles exceptionnelles. Notre président est exigeant et pas toujours facile, ajouta-t-il à voix basse, comme pour la mettre en garde en cachette. Il est assez lunatique et il s’appuie beaucoup sur ses subordonnés.

- Je suis extrêmement discrète. Je résiste très bien au stress, j’y suis habituée, c’est mon métier.

- Vous avez un copain ?

- Non. Pourquoi?

- Donc, pas de risques de grossesse prochainement ? Enfin, même dans les années à venir ?

- Non, j’ai déjà un enfant, de toutes façons.

Pierre ne parvint pas totalement à dissimuler sa surprise. Il ne croyait pas la coincer si facilement ! « Son môme, c’est peut-être à cause de lui qu’il lui reste des kilos superflus! » pensa-t-il en souriant.

- Et vous ne croyez pas que ça va vous gêner dans votre travail ?

- Absolument pas ! J’ai quelqu’un pour s’en occuper.

- Bien, conclut-il avec un sourire. Nous vous donnerons une réponse dans les deux jours.

De toutes façons, il trouverait bien exactement ce qu’il lui fallait sur le marché. En plus, celle-ci avait un ton trop arrogant, ce devait être une emmerdeuse.

Quand il quitta son bureau, il ferma naturellement la porte à clé, ce qu’il faisait aussi à l’heure du repas. Lors de sa dernière promotion, il avait demandé un cadenas plus sûr. Il savait que son jeune assistant aurait adoré prendre sa place. Or, il fallait se méfier de tout le monde. Des employés pissaient dans le bureau de leurs collègues par esprit de vengeance ou par jalousie. C’était naturel, cependant, c’était la vie, chacun voulait la peau de l’autre.

Tous les jours, Pierre vidait sa poubelle, dont il rapportait le contenu chez lui, pour éviter que la femme de ménage ne trouve des papiers potentiellement compromettants ou simplement des informations sur son travail qu’elle vendrait à n’importe qui. C’était ça, la société de consommation, où la communication était devenue l’arme principale. Selon Pierre, c’était normal, il s’agissait d’une société plus aboutie, plus typiquement humaine que les précédentes. La plume plus puissante que l’arme à feu, oui, car elle la contrôle.

Quand il quitta le bâtiment et monta dans sa voiture, il reprit sa route dans des rues presque vides de piétons, trop effrayés pour marcher plus de quelques mètres. Il dut s’arrêter à un feu rouge. Sur le trottoir, un groupe de trois jeunes s’en prenait à un vieux.

- Donne ton portefeuille, sac à merde !

Comme le vieux ne réagissait pas, paralysé par la peur, l’un des jeunes lui asséna un coup de poing, l’envoyant à terre. Les deux autres se mirent à le rouer de coups de pied, sous le regard des automobilistes, dont certains continuèrent à mastiquer leur chewing-gum et d’autres à siroter leur coca-cola ultra light. Une exécution sur une chaise électrique aurait sûrement constitué un meilleur spectacle, mais il fallait se contenter de ce que la réalité fournissait quotidiennement.

« Qu’est-ce qu’il fout dans la rue le soir, ce vieux ? » pensa Pierre. « Sans doute un gâteux que ses enfants n’ont pas mis à l’asile. Les gens deviennent négligents de nos jours.»

Il finit par arriver à la maison, où sa femme venait de commencer à préparer le repas. Le gouvernement avait encouragé vivement les femmes à travailler à mi-temps afin de libérer des emplois. La sienne avait donc amplement le temps de faire toutes les tâches domestiques. Le mariage était un marché comme les autres, sur lequel les hommes pourvus d’une bonne situation pouvaient exiger que l’équilibre des forces leur soit favorable. Même si, avant, il s’était bien amusé avec des femmes soi-disant libérées et indépendantes, dont certaines pratiquaient assidûment les arts martiaux pour pouvoir se défendre dans ce monde « cruel », il n’avait jamais été question de les épouser. Quel malade se marierait avec des femmes si peu soumises ? Son épouse n’était pas mal. Néanmoins, depuis qu’elle était enceinte, elle se montrait moins efficace et presque triste.

Pierre s’assit devant la télévision comme chaque soir. Aux informations, le ministre de l’Intérieur commentait ses résultats :

- Le gouvernement précédent a fait la sourde oreille sur le thème de l’insécurité.

- Cependant, fit remarquer la présentatrice, le nombre de détenus a cru de 2 % au cours de la dernière année avant votre arrivée.

- Beaucoup moins que l’inflation, plaisanta le ministre, qui se mit à ricaner. Pierre l’imita devant le poste.

- Depuis que je suis au pouvoir, le nombre de détenus a augmenté de 7 %.

- Mais quel est le coût de cette politique?

- Nul, il est nul !! D’une part, nous avons augmenté le nombre de détenus par cellule ; d’autre part, avec les nouvelles camisoles chimiques, nous pouvons en laisser davantage dans des maisons particulières, confisquées à d’autres détenus. Dans ce dernier cas, les sujets se trouvant physiquement incapables de s’évader pendant des semaines sans nouveau traitement, les économies sont appréciables. Ces gens doivent savoir que la prison n’est pas une cour de récréation et qu’ils ne sont que des parasites.

- Trois, dit Pierre.

Le téléviseur se régla sur la troisième chaîne. Plus besoin d’appuyer sur un bouton pour changer de programme, maintenant. Mais la télé ne reconnaissait que sa voix a lui et sa femme devait continuer à appuyer sur la télécommande, comme avant. Après les informations, Pierre alla s’asseoir à table.

- Ah, dit Pierre, tu as fait quelque chose de naturel, comme au bon vieux temps.

Elle sourit.

- Comment s’est passée ta journée ?

- Bien, j’ai éliminé deux candidats potentiellement impropres.

- Cela marche toujours ?

- Quoi ?

- Cette sélection. Je veux dire...tu ne te trompes pas, parfois ? Peut-être que des candidats qui paraissaient solides au départ se révèlent moins performants à la longue que d’autres qui avaient l’air moins fiables...

- Non, vraiment, ça marche. Tu sais, nous avons des critères de recrutement quasi-scientifiques.

Il la regarda de travers. Pourquoi l’emmerdait-elle avec ce genre de questions ?

- Tu fais les courses, demain ?

- Ouais.

Bien qu’elle sourît toujours, il croyait noter un certain détachement.

- Ça va ? dit-il. Tu te sens bien ? Avec ton état, je veux dire ? Tu sais, fais-moi confiance, je te soutiendrai.

- Oui, je sais, répondit-elle. C’est curieux, j’ai l’impression d’être plus libre.

- C’est-à-dire ?

- Je ne sais pas, juste un sentiment, répondit-elle en haussant les épaules.

- J’achèterai tout ce qu’il faut et j’irai même à des réunions avec d’autres femmes enceintes, si ça te rassure. Les hommes le font, maintenant. Ah, les femmes ! Parfois, tu es un peu trop douce et peureuse, affirme-toi !

- Merci, commenta-t-elle d’un ton morne, alors que ses yeux clignotaient très légèrement d’une petite lueur d’ironie.

Après le repas, elle alluma l’ordinateur, qui démarrait quand l’un des utilisateurs enregistrés, dont la machine reconnaissait l’empreinte digitale, touchait le clavier.  

Il y avait deux ordinateurs à la maison, dont l’un enregistrait tout ce qui se passait dedans et dehors, selon les ordres programmés des propriétaires des lieux. L’ordinateur principal, le vrai « maître » de la maison, surveillait de multiples actions par l’intermédiaire de capteurs. Par exemple, il faisait remarquer à ses hôtes humains qu’ils avaient omis d’éteindre la lumière, que la cuvette des WC n’avait pas été nettoyée depuis une semaine, éventuellement que la chambre du fils adolescent était trop encombrée, etc.

Au début, quand le système de surveillance était nouveau et presque expérimental, quelques personnes, probablement déséquilibrées, s’étaient suicidées, parce qu’elles ne supportaient plus d’entendre une voix lancinante leur donner des ordres à qui mieux mieux. Mais le nombre d’incidents avait fortement baissé avec la nouvelle génération de machines plus perfectionnées.

Pierre retourna devant la télé, sentant qu’il valait mieux laisser sa femme seule, même s’il se demandait parfois pourquoi elle passait tant de temps devant ce satané truc. Sans doute éprouvait-elle le besoin de se confier à ses copines. Ça, c’était bien les femmes !

 Donna se sentit soudain très seule et vide. C’était arrivé plusieurs fois depuis qu’elle avait annoncé à Pierre qu’elle était enceinte. À l’école, on lui avait bien enseigné les dangers de la solitude, de ce sentiment négatif qui vous affaiblissait et affaiblissait la société par voie de conséquence. Les gens seuls réfléchissaient trop et finissaient par trouver des problèmes partout. Bien qu’elle se sentît honteuse de son insatisfaction, elle ne parvenait pas à la chasser.

- Vous allez adhérer à un cercle de femmes enceintes, n’est-ce pas ? lui avait dit sa voisine. Je vais vous donner les coordonnées.

Tout en éprouvant une répugnance inexplicable à faire cette démarche, elle savait ne pas pouvoir y échapper. Quand vous vous trouviez dans une situation particulière, il fallait se joindre à un groupe qui défendait vos intérêts, qui vous donnait des conseils, qui vous montrait comment les choses devaient être faites de façon rationnelle. Personne ne comprendrait qu’elle veuille se débrouiller toute seule.

Quand elle passa devant la poubelle pour aller rejoindre son mari au salon, elle sourit en regardant un bref instant le paquet d’arômes chimiques utilisés la veille ; des arômes de si bonne qualité qu’on les prenait généralement pour de la cuisine traditionnelle. Puis elle actionna le broyeur, qui, en silence, réduisit en poudre l’emballage afin qu’il tienne moins de place et que son recyclage soit plus rapide et complet.

Les aboiements du chien eurent raison de sa bonne humeur passagère. Ils avaient un chien, enfin, un chien-robot, sans les inconvénients de l’ancien chien en chair et en os : il ne pissait pas, ne mangeait pas, ne réclamait pas d’affection. Le seul défaut, c’était les aboiements, car les chercheurs n’avaient pas encore trouvé le moyen de l’empêcher d’aboyer pour un rien. Enfin, soupira-t-elle, il me faut juste un peu de patience.

Le lendemain, dès que Pierre eut pris sa voiture pour se rendre au travail, elle marcha jusqu’à l’arrêt de tramway. Oh, comme il avait été difficile de négocier cette liberté ! Terrorisé à l’idée que sa femme puisse risquer sa vie à chaque sortie, Pierre lui avait d’abord interdit de prendre les transports en commun.

- C’est ridicule ! avait-elle rétorqué. Tu sais bien que les passagers doivent être fichés et que sans donner des informations biométriques, personne n’obtient de carte de transport.

En cas de besoin, si l’ordinateur indiquait que le passager ne figurait sur aucun fichier des administrations de l’Etat, ou, pire, qu’il avait déjà été arrêté pour n’importe quel motif, le robot-chauffeur activait la sécurité, fermant automatiquement toutes les issues de son tram aux parois ultra-fines mais résistantes à tout type d’armes.

- J’ai besoin de bouger un peu, avait dit la femme.

- Pourquoi tu ne t’achètes pas une petite voiture pour aller à un club de sport. Tu n’as quand même pas besoin de marcher dans la rue, non ?

- Ce n’est pas pareil. Parfois, j’ai besoin d’air frais.

- Frais, tu parles !

Des recycleurs d’air géants, placés aux points les plus critiques de la métropole, pompaient l’air ambiant dont ils éliminaient les particules les plus nocives, avant de le rejeter dans l’atmosphère. Comme la pollution n’avait pu être suffisamment maîtrisée, la technologie en palliait au moins certains effets.

- C’est quand même de l’air et, parfois, il y a même une petite brise sympa.

- Bon, enfin, si tu veux, mais ne sors jamais à la nuit tombée et fais très attention.

 

Le supermarché était un long rectangle gris ouvert aux deux bouts. Il comportait une ligne de caddies emboîtés, répartis dans les allées afin d’éviter des efforts musculaires superflus aux clients. La carte à puce du magasin permettait d’en décrocher un, que l’on engageait sur des rails et qui avançait tout seul quand on appuyait sur un bouton. Le client réglait la vitesse de circulation à l’aide d’une petite manette et s’arrêtait en appuyant à nouveau sur le bouton. Chaque allée était munie de deux rails, pour éviter toute collision des gens circulant dans les deux sens. Donna prit tout son temps, errant dans les allées, choisissant des sous-vêtements en dentelle, avant de passer à la caisse dépourvue de caissière, où un ordinateur scannait le contenu du caddie avant de demander au client de taper le mode de paiement sur un clavier et de conclure par un « Bonne journée. Merci d’avoir fait vos achats chez Ultramarché. » Donna téléchargea les nouvelles du jour sur l’un des ordinateurs prévus à cet effet à la sortie : moyennant 10 centimes d’euros ou en introduisant une carte d’abonnement, le client pouvait entrer son support – journal réinscriptible dans un tuyau d’où il ressortait avec les informations qui apparaissaient dessus comme sur un écran.

Donna lit plus précisément le paragraphe consacré à la nouvelle loi sur la sécurité, qui prévoyait un renforcement des contrôles aléatoires des véhicules et de l’identité des citoyens. Elle haussa les épaules, roula à nouveau le support-journal et rentra chez elle. 

Elle devait faire le ménage, c’était le jour. Avec un sourire, elle saisit l’aspirateur et empoigna le « chiffon » à poussière, puis elle surgit dans la salle de bains. Elle posait délicatement le « chiffon » qui aspirait la poussière tout seul, à la manière d’un petit fantôme qui promène son drap partout. La télécommande permettait de piloter l’aspirateur ultra-léger de la taille d’un tout petit Yorkshire qu’elle surnommait « Pudding » et dont les deux tuyaux sortaient et se rétractaient à la demande en fonction de la nature de la surface à nettoyer. En cas de taches, un troisième tuyau, tel un bras de seiche, déposait un liquide composé d’eau et de produit pour sols, après quoi un tentacule plus court et dodu brossait l’endroit litigieux, qu’il séchait immédiatement.

Ensuite, les yeux de Donna, aussi performants que des radars, scrutèrent la baignoire à inclinaison variable que son époux affectionnait tant et autour de laquelle il laissait traîner tout un tas de produits pour les cheveux, la peau, les ongles. S’avançant, comme l’incarnation de la justice vengeresse, elle se mit à les examiner un par un et à en jeter un certain nombre à la poubelle : anti-rides ultra-performant à base de nodules polymétalliques,  masque pour les cheveux, actif en trente secondes sans nécessité de mouiller la surface traitée ni de rincer, durcissant ralentissant la pousse des ongles, crème-rasoir hebdomadaire sans risque de coupure, etc. Attendrie, elle épargna la crème adoucissante pour la peau à base du bon vieux karité, produit totalement rétro mais efficace. Rien de tout cela ne rendrait son mari plus beau.

Puis, le téléphone sonna : la belle-mère.

- Bonjour, Donna ! Pas trop dure, cette grossesse ?

- Oh non ! dit l’intéressée d’une voix enjouée.

- Vous devez venir après-demain ! Je vous invite à déjeuner pour l’anniversaire de Pierre.

Malgré toutes les innovations techniques, les relations entre les gens évoluaient peu. Pourquoi ? L’homme pouvait-il compartimenter ainsi divers aspects de son existence ? Les progrès étaient-ils uniquement le fait de quelques esprits de chercheurs brillants et seulement préoccupés par leurs recherches, coupés du monde ?

- J’ai déjà invité des amis, répliqua Donna. Vous ne pouvez pas changer de jour ?

- Mais pourquoi moi ? Les amis sont plus importants que la famille, maintenant ?

- Mais moi, techniquement, je n’appartiens pas à votre famille...

- Insolente !! Tu as toujours été insolente ! Tu veux me faire mourir ?

Donna raccrocha. Elle posa la main sur son ventre en souriant. 

Pierre était arrivé au travail un peu stressé, en raison du bouchon qui l’avait retardé. Deux conducteurs s’étaient rentrés dedans et l’une des voitures était restée bloquée au milieu de la voie. Malgré la célérité des dépanneurs, dont les camions permettaient de treuiller un véhicule en moins d’une minute, il avait fallu attendre un bon quart d’heure sur place. Comment les gens parvenaient-ils encore à se rentrer dedans avec tous les systèmes de sécurité actuels ? Il leur en coûterait une somme conséquente, car ils devraient payer au prix fort l’intervention des secours.

Quant à son propre ordinateur de bord, il lui avait rappelé d’une voix suave : “vidange dans sept jours”. Au moment de choisir la personnalité de l’ordinateur, il avait programmé une voix de femme plutôt langoureuse. Le véhicule n’en refuserait pas moins de démarrer si d’aventure il oubliait la vidange cette semaine. Il faudrait dans ce cas fâcheux débloquer la sécurité, ce qui occasionnerait un surcoût de cinquante euros. 

A midi, Pierre descendit au parking pour vérifier que personne n’avait touché à sa voiture : on n’était jamais trop prudent à présent. Puis il se rendit à la cafétéria. Même si les repas n’étaient pas donnés, la plupart des employés choisissaient de ne pas quitter les lieux pendant leur pause ; on n’était jamais à l’abri d’une mauvaise rencontre à l’extérieur. La semaine précédente, quelqu’un avait marché jusqu’au tabac du coin et il n’en était jamais revenu. Des types à moto l’avaient poursuivi avant de lui trancher la tête avec un sabre, puis de le délester de son portefeuille et de ses chaussures, alors que, selon des témoins passifs, ils avaient laissé son blouson en cuir à cause des taches de sang.

La cafétéria était un lieu assez gai. Bien sûr, les gens essayaient parfois de se voler mutuellement la nourriture ou de fouiller dans les sacs des dames, mais de tels comportements ne constituaient que les plaies ordinaires de la vie en société. Lors des repas, les employés évitaient tout sujet important, pour surtout ne pas se trahir devant des collaborateurs potentiellement dangereux. Ce jour-là, Pierre vit le sous-directeur en compagnie d’une comptable qu’il baisait depuis deux mois. Elle serait bientôt licenciée, mais le sous-directeur ne le lui dirait pas lui-même, afin de pouvoir profiter d’elle jusqu’au bout. Le chef de la sécurité interne, un homme très digne, aux cheveux poivre et sel et vêtu d’un costume gris avec une cravate gris encore plus foncé, s’assit à une autre table proche. Il proposait aux employés de leur implanter une puce pour remplacer leurs documents d’identité. Cette puce permettrait de les pointer en sortant et en entrant dans le bâtiment sans qu’ils n’aient à effleurer le moindre bouton.

Les techniques RFID, d’identification par radio fréquence, étaient sa nouvelle marotte : elles révolutionnaient déjà les systèmes de sécurité. C’était si simple : une puce reliée à une antenne émet des ondes radio. La lecture est possible même sans ligne de vue directe et à travers presque tout type de matériau. D’autres entreprises avaient déjà adopté cette solution, mais le chef de la sécurité souhaitait aller plus loin et collecter d’autres informations, sur les allées et venues du personnel dans le bâtiment ou même à l’extérieur. Il était après tout légal de vérifier que personne ne passait trop de temps ni aux toilettes ni près des points café de l’entreprise, ni dans d’autres bureaux à bavarder. Le chef de la sécurité imaginait même que de telles puces pourraient déterminer à tout moment le niveau d’alcool dans le sang, voire d’autres paramètres biologiques déterminant l’état de santé de l’individu et donc son efficacité.  

Pierre admirait cet homme, même si, comme tout un chacun, il craignait les inventions qui sortaient de son cerveau. Suivre toutes les actions quotidiennes des employés, c’était sans doute bien pour la société, mais il se représentait un être humain dont des morceaux étaient remplacés par des dispositifs divers, connectés à d’autres dispositifs, comme s’il s’agissait d’un zombie qui ne s’appartenait plus tout à fait.

Le directeur financier s’assit en face de Pierre.

- Comment ça va ? demanda-t-il.

- Oh bien, bien.

- Tu veux jouer au golf avec moi dimanche ?

- Je ne sais pas, en fait. Des gens se sont fait agresser sur ce terrain de golf, non ? La police devrait vraiment faire quelque chose, c’est un lieu privé quand même !

- Ouais, mais tu sais bien qu’ils effraient un peu les citoyens comme nous, pour nous persuader qu’il faut plus d’argent pour engager plus de flics. Moi de toutes façons, j’ai un revolver sur moi. Ces petits cons au golf, ils ne sont pas bien méchants, je peux les faire fuir, moi.

Bien sûr, Pierre avait également une arme, mais, sans savoir pourquoi, il était réticent à s’en servir, tout en se reprochant sa couardise. Il accepta l’invitation de son collègue, ne serait-ce que pour se prouver qu’il avait des couilles.

Le soir, avant de quitter le bâtiment, il jeta un coup d’oeil à la caméra qui permettait à ses supérieurs de le contrôler à tout instant, de même que les micros, pièces omniprésentes dans toutes les grandes entreprises. Il fallait faire attention à chaque mot employé, car comment savoir ce qui pourrait sembler suspect ?

Quand Pierre rentra, Donna lui dit :

- Ta mère a appelé.

- Que voulait-elle ?

- Oh rien, des nouvelles.

Après la télé, Pierre dit :

- Tu veux faire l’amour ?

- Pas vraiment, ce soir. Et toi ?

- Non, je suis fatigué.

Bénédiction !!

Donna s’assit devant l’ordinateur et écrivit un email :

- Prête. On peut charger à 9h. Je t’aime. Donna.

Elle s’assura qu’il ne restait aucune trace du message.

Le lendemain matin, elle embrassa Pierre, regarda sa voiture quitter le garage, attendit quelques minutes, puis se précipita dans sa chambre, où elle récupéra un petit étui caché sous le fond de l’armoire. Elle se servit d’un couteau très pointu pour le détacher. Puis elle descendit les escaliers, contourna la maison et elle appuya sur le bouton de la télécommande dissimulée dans l’étui. Un carré de la pelouse se leva à la manière d’un pont. Donna attendit que le van entre dans le jardin et que trois hommes en sortent, pour les aider à ôter la bâche et à transporter les armes dans le véhicule. Elle embrassa brièvement le plus grand d’entre eux.

- Tu veilles bien sur lui ? demanda celui-ci en faisant un signe vers le ventre de Donna.

Leur groupe achetait ou volait des armes depuis deux ans maintenant. Ils étaient prêts. La miniaturisation, ce processus qui concernait la plupart des objets, dont les armes, avait considérablement facilité leur tâche, au point que des missiles pouvaient tenir dans le sac à main d’une dame.

Quelques années auparavant, des émeutes dans les quartiers difficiles avaient été réprimées si brutalement par les autorités que certains citoyens, de toutes classes sociales, avaient opté pour une stratégie plus subtile : s’organisant en cellules, ils avaient réuni autant d’armes que possible, ils utilisaient les talents de plusieurs informaticiens pour communiquer sans se faire repérer et ils détournaient les innovations technologiques à leur profit. Ils s’étaient procurés des détecteurs de RFID par exemple et ils avaient extrait les puces du corps de leurs membres actifs.

Pourquoi ne pas utiliser la technologie à des fins plus positives ? Ce n’était pas la peine de revenir à la chandelle pour changer le cours des choses. Ils étaient juste des êtres humains poussés au-delà de leurs limites et qui finissaient par se rebeller. La résilience, l’adaptabilité, la flexibilité, la soumission, tous ces mots dont le gouvernement usait et abusait depuis des années, ils les bannissaient de leur langage.

Cette nuit, une équipe de pirates informatiques s’assurerait du dysfonctionnement des systèmes de contrôle centraux, qui cesseraient de fonctionner pendant au moins une heure. Alors, le gouvernement serait renversé.

- Les Anglais passent à l’action à la même heure que nous, dit Franck, le chef.

- Ils se sont décidés ? demanda Donna, surprise.

- Oui, tu sais il leur faut toujours le temps de la réflexion, mais quand ils sont décidés, c’est irrévocable !

- Et Sylvain, qu’est-ce qui lui est arrivé ?

- On ne peut plus rien pour lui, il faut laisser tomber.

- Ils l’ont pris ?

- Oui.

Le visage de Donna s’assombrit. Chacun savait ce que la capture signifiait pour un rebelle qui contestait le système gouvernemental. Après un jugement sommaire en tant que terroriste mettant l’Etat en péril, Sylvain avait dû subir un traitement de prison chimique. On plaçait une puce sous la peau des condamnés, après quoi un cocktail de produits se diffusait dans leur organisme pendant au moins deux ans : ils ne pouvaient plus bouger, leurs terminaisons nerveuses étaient comme grippées, mais ils restaient conscients. La plupart devenaient fous au bout de quelques mois, d’autant plus qu’ils connaissaient la durée de leur peine.

- S’il s’en sort, commenta Franck, il faudra l’abattre de toutes façons.

Elle hocha la tête. C’était la meilleure chose à faire, dans un cas pareil, car les dégâts sur le cerveau étaient irréparables.

Une fois arrivé à la planque souterraine qui servirait de base arrière, Franck se connecta sur Supernet, qui avait remplacé Internet quelques années auparavant. Il dicta à son ordinateur le message suivant :

- Ce message s’adresse à tous les opérateurs financiers de la planète : vous allez assister à un coup d’Etat dans plusieurs pays, notamment la France. Nous nous engageons à ne pas édicter de nouvelles règles financières pour le moment, nous vous laisserons une totale liberté d’action dans vos mouvements de capitaux. Nous souhaitons simplement améliorer le sort matériel de nos peuples.

Franck sortit la liste des Market Kids qu’il faudrait neutraliser malgré tout. Le message, c’était juste pour rassurer. Ils discuteraient ensuite avec les actionnaires majoritaires des grandes sociétés. Pour les rendre raisonnables, il faudrait peut-être les menacer de perturber leurs transactions sur Supernet.

- Tu t’en charges ? dit-il à un jeune homme aux yeux noirs luisants.

- Oui, répondit celui-ci avec enthousiasme.

Le premier nom sur la liste désignait le magnat de la finance ultra-rapide, Robert Favre, qui dirigeait une armada de golden boys spécialisés dans la revente des combinaisons de droits à polluer, qui étaient devenus les types d’actions les plus lucratives. Il s’était illustré en introduisant sur le marché des tree shares, ces titres réputés verts, qui représentaient des parcelles de forêts équatoriales et autres réservoirs de biodiversité et que l’Autorité Mondiale de l’Environnement avait promus pour que chaque citoyen puisse détenir un droit à la propriété d’un fragment de notre terre. Malgré le prix modeste de l’action au début de son existence, cette mesure d’affichage avait surtout profité aux grandes entreprises qui avaient rapidement racheté la quasi totalité des actions, dont le prix avait ensuite grimpé à mesure qu’on découvrait de nouveaux remèdes basés sur les plantes des zones à forte biodiversité.

- Qu’est-ce qu’on fait de ton mari ? demanda Franck.

- Oh, rien, dit Donna, pensive. Laissez-le tranquille. Quand il se rendra compte que ses systèmes de surveillance de sa maison ne fonctionnent plus, il paniquera. Mais il croît beaucoup à la sélection naturelle, alors il essaiera de se battre !

Donna alluma son portable, qui tenait dans un sac à main. Elle l’alluma, se connecta à Supernet, alla sur le site que son groupe avait créé pour suivre les opérations de chaque équipe révolutionnaire en direct, afin de voir les événements en temps réel et de dialoguer avec les rebelles par le biais du système de téléphonie utilisable sur l’écran de tout ordinateur et de tout écran de télévision. S’ils réussissaient, ils tenteraient de bâtir une société plus juste, plus sûre, le rêve de tous les peuples depuis le début de l’histoire. Y parviendraient-ils ? En tous cas, ils devaient essayer, lutter. Oui, c’est bien ça, la sélection naturelle, pensa-t-elle en souriant
Par scribouille99 - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 11 avril 2007 3 11 /04 /Avr /2007 21:32

L’ONU pourrait bien disparaître ou changer de rôle d’ici une vingtaine d’années. Les conflits sont de moins en moins nombreux et il est surtout devenu presque impossible de gérer les diverses forces de l’ONU de par le monde. Elles sont si nombreuses que les citoyens des pays qui les reçoivent les voient arriver avec indifférence ou même avec un certain amusement. En outre, il devient urgent de simplifier les noms des contingents, parce que plus personne n’est capable de les identifier facilement.

Le nouveau secrétaire général, l’ancien président de la République française, Jacques Chirac, se perd lui-même dans les noms des contingents et ses lapsus ne sont pas dûs simplement à son âge. Hier, il a déclaré :

- Il faut renforcer la FNUPSO.

La FNUPSO, c’est la Force des Nations Unies pour la paix dans le sultanat d’Oman, mais le Secrétaire Général voulait parler de la FNUSPI, c’est-à-dire de la Force des Nations Unies pour la sauvegarde de la paix en Israël. Quand Monsieur Chirac a exprimé le souhait de voir davantage de femmes dans les forces de l’ONU, et dans ce contingent en particulier, ainsi qu’un équilibre entre Arabes et Juifs, l’ambassadeur d’Oman a exprimé sa surprise ; il a dit que les femmes devraient au moins revêtir un foulard sur la tête et qu’il ne pensait pas que la présence de juifs dans son pays serait une bonne idée.

À la suite du grand débat sur le thème “Sommes-nous tous utiles dans la société de consommation?”, qui a duré six mois, le gouvernement a décidé, d’un commun accord avec un panel d’experts, composé de représentants des églises, des entreprises, des actionnaires et de dix psychiatres, que les personnes de plus de quarante ans servaient à quelque chose dans la société et méritaient que l’on prenne des mesures de protection à leur endroit. Le gouvernement a donc fait voter une série de lois destinées à favoriser l’emploi de cette catégorie de gens, y compris des femmes les moins utiles, celles qui avaient déjà élevé leurs enfants ou qui n’en avaient jamais eu. Le rapporteur de la commission en charge du sujet a dit que parfois, les chômeurs de plus de quarante dans ne faisaient pas semblant de chercher un travail, mais voulaient sincèrement travailler. Cette révélation a provoqué une onde de choc dans l’assemblée des députés. L’un d’entre eux a reconnu qu’il faudrait aider les entreprises à employer des femmes d’âge mûr, afin qu’elles ne se changent pas peu à peu en vieilles aigries potentiellement dangereuses pour les hommes.

Afin de promouvoir l’image des personnes de plus de quarante ans, une nouvelle version de « Star Academy » leur sera consacrée.

Sur le front éducatif, toujours très mouvementé, le gouvernement souhaite faire une réforme du système, mais il s’agira de la DERNIERE.

Le ministre de l’Education Nationale a déclaré qu’après toutes les réformes des trente dernières années, nous devrions savoir quelle est la meilleure manière d’enseigner les bases, notamment en lecture et en calcul, aux enfants. La méthode d’apprentissage de la lecture a changé trente-trois fois depuis 1950.

- Monsieur le Ministre, les Français doivent-ils comprendre que vous revenez à des méthodes plus traditionnelles?

- Non, absolument pas ! Selon les experts, notre cerveau a évolué depuis les années cinquante, donc les méthodes du passé ne sont plus adaptées.

- Un enfant d’aujourd’hui n’est-il plus capable d’apprendre à lire et à écrire avec les méthodes suivies par ses parents?

- C’est exact ! C’est pour cette raison que les élèves des familles aisées s’en sortent et pas les autres.

- Vous venez d’écrire un livre à ce sujet. Mais vous avez plus de cinquante ans, non ? Donc votre cerveau vous permet d’écrire des livres de pédagogie moderne ?

- Pour les gens comme moi, c’est différent. Moi, je ne cesse jamais de réfléchir, de faire fonctionner mon cerveau. C’est mon métier de m’adapter et de faire de la pédagogie.

- Merci, Monsieur le ministre.

Selon une enquête menée sur cinq ans par une équipe internationale de chercheurs, la connerie diminue dans le monde. Le taux de cons semble pourtant baisser moins vite dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. On obtient le nombre de cons en ajoutant le nombre de cons absolus pour mille habitants au nombre de cons relatifs pour mille habitants et en multipliant le résultat par le coefficient de connerie additionnelle. On appelle cons absolus les personnes qui ne peuvent pas effectuer une tâche même simple, alors qu’on détecte les cons relatifs – les plus dangereux pour l’humanité – en les soumettant à un questionnaire de 50 questions. Le coefficient de connerie additionnelle s’applique à tous ceux qui répondent positivement à la question suivante : « Pensez-vous que la Terre soit un lieu plu sûr grâce au président Bush ? ».

L’écologie a fait un grand pas en avant dans les Alpes. Une équipe de chercheurs a découvert un médicament à injecter aux loups pour les empêcher d’avoir envie de manger des brebis, qui leur font même horreur. Le seul problème , c’est de capturer les loups chaque mois pour les traiter. Les éleveurs ont proposé leur aide, moyennant une compensation financière.

Le porte-parole des écologistes a conclu:

- Je me réjouis que cette solution de cohabitation pacifique ait été trouvée. Peut-être à l’avenir y aura-t-il un moyen encore meilleur : un éthologue essaie actuellement de dresser les loups pour qu’ils évitent les moutons. Ce serait une solution plus naturelle, bien que moins fiable.

Et maintenant, la météo : aujourd’hui, il a plu à verse, c’est pourquoi ce soir nous avons un ciel exquis avec des rayures roses qu’il faut admirer avec beaucoup de bonheur. Je vous donne donc, chers téléspectateurs, un instant pour aller jusqu’à votre fenêtre et regarder le spectacle; ce serait vraiment dommage de la rater.

Demain, il y a un risque d’orages violents. Néanmoins, si vous restez chez vous pr jouir du spectacle, il ne vous arrivera rien de fâcheux. Au cas où des dommages matériels surviendraient, la reconstruction donnera du travail aux chômeurs, au moins pendant quelques mois.

Je vous souhaite une excellente soirée. A demain pour d’autres bonnes nouvelles. Bonsoir !

Par scribouille99
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Dimanche 8 avril 2007 7 08 /04 /Avr /2007 20:35
Voici un nouveau blog.
J'écris des nouvelles depuis deux ans et je ne parviens pas à les publier à un coût raisonnable. Donc, je vous en livre des extraits afin de recueillir des avis, des critiques et des conseils...
Mes nouvelles concernent aussi bien des expériences personnelles que des commentaires humoristiques sur l'actualité, que des histoires fantastiques. Premier extrait:
PS : dites-moi si vous voulez la suite...

Journal télévisé des bonnes nouvelles

 

Mesdames, messieurs, bonsoir. 

 

Ça y est, la bruyère est en fleurs! Comme chaque année, elle répand ses tons violets de par les bois et les landes et elle nous rappelle la beauté de notre environnement. Que vous soyez croyants ou non, vous devez vous sentir unis dans l’amour de la vie quand vous contemplez quelque chose d’aussi parfait que la bruyère.

 

Sur le front de la politique, une évolution se dessine : nous pourrions être enfin débarrassés de la notion même de politique et, surtout, du clivage droite gauche. Allons-nous assister à la naissance d’un grand mouvement dont le but serait simplement le bien de la nation ? Pour le moment, certaines résistances subsistent. A l’Assemblée Nationale, les débats ne se déroulent pas encore dans la plus grande sérénité. Aujourd’hui, une députée socialiste a demandé à une député de droite :

- Diriez-vous que vous êtes plutôt dans la frange gauche de la droite ou dans la frange droite du centre ou plutôt au centre ?

- Moi, je suis seulement fidèle à mes convictions, en toute simplicité et sincérité. En revanche, votre parti à vous n’a jamais eu de réelle politique ni de droite ni de gauche, parce que vous soutenez seulement le parti de l’argent, celui de vos intérêts personnels. Lénine doit se retourner dans sa tombe !!

Ensuite, le débat a porté sur le projet de privatisation des toilettes publiques du Premier ministre. Mais hier, le ministre des Finances avait fait part ouvertement de sa désapprobation, parce que, disait-il, le gouvernement a déjà vendu de nombreuses entreprises publiques et que les toilettes sont des biens intéressants, dans un secteur ultra-sensible, celui du bien-être public.

A l’Assemblée, le débat a porté sur les avantages des toilettes publiques pour les consommateurs. Il est remarquable que les députés de droite et de gauche ont souvent exprimé les mêmes opinions. Seuls certains irréductibles d’extrême gauche se sont dits scandalisés parce qu’ils trouvaient injuste de demander de l’argent pour satisfaire un besoin tellment naturel et pressant. Un député a même qualifié ce projet de loi de “provocation”.

Certains membres du parti au pouvoir ont suggéré qu’il aurait été plus intelligent que le gouvernement conserve la propriété de toutes les toilettes publiques et en augmente même le nombre, afin de prélever une taxe profitant à l’Etat au lieu de laisser le secteur privé en profiter. Le Premier ministre a alors répondu :

- Un tel commentaire sur ma politique, de la part d’un membre de mon propre parti n’est autre qu’un coup de poignard dans le dos !

 

Par scribouille99
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