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Sélection naturelle
Dans la banlieue d’une métropole en 2015 :
Pierre partit travailler, comme chaque jour. Il ferma à clef toutes les portes derrière lui et brancha l’alarme, bien que sa femme fût à l’intérieur. Elle suivait la même procédure. Il vallait mieux ne rien laisser au hasard. Pierre jeta un oeil au chien-robot qui montait la garde devant le pavillon et il se dirigea vers sa voiture.
Le vieux qui habitait à côté faisait déjà un vacarme de tous les diables. Il était à moitié sourd et montait toujours le son de sa télé. Par dessus le marché, il avait un chien-robot de type caniche de mauvaise qualité, qui aboyait pour un rien, et il achetait des plats chimiques qui puaient la graisse. Maintenant que la science permettait d’acheter de la nourriture qui avait exactement les odeurs voulues, comment pouvait-on encore vouloir manger ces choses répugnantes ? Pierre et l’autre voisin du vieux avaient décidé d’alerter la famille de celui-ci pour expliquer la nécessité de se débarrasser de ce fardeau qui ne s’occupait même plus de son jardinet.
Quand on quittait le garage le matin, il fallait bien scruter la rue, pour s’assurer que personne ne se tenait en embuscade pour attaquer les voitures des gens comme il faut.
Le trajet jusqu’au travail, c’était toujours une aventure. Tant de véhicules, tant de klaxons, de conducteurs qui essayaient de s’intimider pour passer en premier. Ce jour-là, à un carrefour, deux voitures se rentrèrent dedans, si bien que les deux conducteurs se mirent à se disputer, à s’insulter, car l’homme le plus petit, celui qui n’était pas en tort, voulait faire une déclaration, ce que refusait l’autre. « On a beau mettre tous les systèmes de navigation sécurisée possibles sur les voitures, rien n’y fait, pensa Pierre. Il faut attendre qu’on puisse sécuriser le cerveau humain pour le rendre moins con. » Ils allaient sûrement en venir aux mains, mais cette idée laissait Pierre de marbre et il poursuivit son chemin. S’occuper des affaires d’autrui, c’était très mauvais.
Pierre gara la voiture sur le parking de la société, dont les murs étaient surmontés d’un enchevêtrement de fils barbelés et auquel on n’accédait qu’avec un code. Malgré de telles précautions, un véhicule était fréquemment volé ou endommagé par un employé ou quelqu’un qui tenait ses renseignements d’un employé.
Pierre était directeur des ressources humaines. « Je traite la chair humaine, » aimait-il à dire pour plaisanter. Ce travail le motivait parce qu’il croyait que c’était l’efficacité qui faisait tourner le monde. Les individus inadaptés pouvaient causer la mort d’une civilisation, même d’une espèce. Après tout, si une espèce disparaissait, c’est qu’elle ne servait plus à rien. Il possédait sans doute l’intuition adéquate pour accomplir sa mission.
Il venait de recevoir le profil génétique d’un candidat, qui lui permettrait d’expédier l’entretien. Cette fois, il devait admettre qu’il avait fait erreur. Le jeune homme bardé de diplômes qui visait le poste de directeur des ventes et avait passé brillamment les tests psychologiques s’avérait porteur de graves défauts génétiques : non seulement il risquait de développer la maladie de Parkinson à un âge précoce, mais il était susceptible de tomber dans une forme de dépression à 50 % héréditaire. Et 50 %, c’était trop. Alors, Pierre reçut le candidat :
- Bonjour, je vous en prie, asseyez-vous. Vous semblez pourvu de nombreuses qualités et compétences. Mais j’aimerais vous poser quelques questions.
- Mais certainement.
- Quelle est votre attitude à l’égard des personnes souffrant de dépression.
- Eh bien...tout d’abord, je compatis, car ce n’est certainement pas un état facile à gérer.
- Pensez-vous que ces personnes peuvent avoir de bonnes raisons de manquer le travail ?
Le jeune homme, perplexe, répondit :
- Dans certains cas. Tout dépend de la gravité de leur mal.
- Pensez-vous que ces personnes se laissent aller, sont parfois responsables de leurs maux ?
- Parfois, sans doute, mais la dépression est maintenant pleinement reconnue comme une maladie, non ?
Après quelques questions plus classiques, Pierre prit congé du candidat. « J’ai gaspillé mon temps avec lui. Je dois perdre la main, vraiment. Même sur le plan psychologique, il n’est pas assez solide. Ce ne serait jamais un tueur. » Cette expression, qu’il préférait encore sous sa forme anglaise de « killer », l’amusait. Il ricanait tout seul juste avant de rappeler le candidat dès le début de l’après-midi.
- C’est Pierre, de BJD. J’ai le regret de vous informer que votre candidature n’a pas été retenue.
- Mais pourquoi ? Je paraissais correspondre à vos critères.
- Tout ce que je peux vous dire, c’est que nous avons des candidats encore meilleurs.
- Qu’est-ce qu’ils ont de mieux ?
Pierre s’énervait. Comment traiter ce genre d’individu plaintif, geignard ? Pour qui ce minus se prenait-il ?
- OK. Votre test génétique n’est pas complètement satisfaisant.
Après tout, cette lavette méritait d’entendre la vérité.
- Dans quel sens ?
- Pas à moi de vous le dire, répliqua-t-il sur le ton le plus neutre possible. Mais vous pouvez demander au labo une copie des analyses pour cinquante euros.
Il fallait absolument garder un ton calme, sans se laisser emporter. Un programme informatique envoyait à la direction des alertes si la voix des employés au téléphone dépassait tant de décibels ou si ceux-ci employaient un langage déplacé ou prononçaient le nom d’un concurrent – dans ce dernier cas, la conversation serait étudiée au service de la sécurité interne.
Il raccrocha. Ce crétin risquait de se laisser emporter par ses émotions !
Heureusement, à présent, les entreprises avaient le droit d’embaucher qui elles voulaient, sans être traînées en justice une fois sur deux. En raison de la brusque remontée du taux de chômage après une légère décrue, le nouveau gouvernement avait donné satisfaction au patronat. Comme de multiples essais d’éradication du chômage avaient échoué, de nouvelles lois avaient été votées : le chômeur voyait son salaire diminué de moitié dès sa mise à pied et, au bout de six mois, il devait porter un C noir sur fond rouge accroché à ses vêtements, ce qui le désignait à l’opprobre générale et lui valait parfois des coups mortels dans la rue, si bien que sa motivation pour retrouver n’importe quel emploi croissait fortement, d’autant plus que la police enquêtait rarement sur les meurtres de chômeurs. Au bout d’un an, l’Agence pour le recyclage des chômeurs, connue plus fréquemment sous le nom d’ARP, séparait le grain de l’ivraie, isolant les sujets réputés non recyclables, qui seraient finalement enfermés dans des centres de rétention où on leur confiait des tâches « sociales », comme le ramassage des ordures, ce qui permettait de les faire quand même travailler sans leur verser un réel salaire. Les conditions de vie dans ces endroits causaient souvent un décès rapide, mais en général personne ne s’indignait, pas même les familles, trop honteuses de compter de tels individus en leur sein.
« Aide-toi, le ciel t’aidera », pensa Pierre. Chaque époque était marquée par des difficultés, il fallait bien s’adapter. Pour lui, le problème suivant de la journée se nommait Emilie. Le président de la société avait besoin d’une secrétaire parfaite et le CV de la jeune fille en question était brillant, donc il l’avait convoquée. Quand elle était arrivée, il ne l’avait pas trouvée aussi jolie qu’il aurait voulu, sans doute parce qu’elle avait retouché sa photo, comme tout le monde à présent, c’est pourquoi il avait tenté de la déstabiliser.
- Vous ferez des heures supplémentaires, tout le temps.
- Ah, oui, bien sûr, dit-elle calmement. Elle lui adressa un large sourire. Je me doutais bien que j’en ferais en travaillant pour le boss.
- Nous recherchons une personne dotée de qualités interpersonnelles exceptionnelles. Notre président est exigeant et pas toujours facile, ajouta-t-il à voix basse, comme pour la mettre en garde en cachette. Il est assez lunatique et il s’appuie beaucoup sur ses subordonnés.
- Je suis extrêmement discrète. Je résiste très bien au stress, j’y suis habituée, c’est mon métier.
- Vous avez un copain ?
- Non. Pourquoi?
- Donc, pas de risques de grossesse prochainement ? Enfin, même dans les années à venir ?
- Non, j’ai déjà un enfant, de toutes façons.
Pierre ne parvint pas totalement à dissimuler sa surprise. Il ne croyait pas la coincer si facilement ! « Son môme, c’est peut-être à cause de lui qu’il lui reste des kilos superflus! » pensa-t-il en souriant.
- Et vous ne croyez pas que ça va vous gêner dans votre travail ?
- Absolument pas ! J’ai quelqu’un pour s’en occuper.
- Bien, conclut-il avec un sourire. Nous vous donnerons une réponse dans les deux jours.
De toutes façons, il trouverait bien exactement ce qu’il lui fallait sur le marché. En plus, celle-ci avait un ton trop arrogant, ce devait être une emmerdeuse.
Quand il quitta son bureau, il ferma naturellement la porte à clé, ce qu’il faisait aussi à l’heure du repas. Lors de sa dernière promotion, il avait demandé un cadenas plus sûr. Il savait que son jeune assistant aurait adoré prendre sa place. Or, il fallait se méfier de tout le monde. Des employés pissaient dans le bureau de leurs collègues par esprit de vengeance ou par jalousie. C’était naturel, cependant, c’était la vie, chacun voulait la peau de l’autre.
Tous les jours, Pierre vidait sa poubelle, dont il rapportait le contenu chez lui, pour éviter que la femme de ménage ne trouve des papiers potentiellement compromettants ou simplement des informations sur son travail qu’elle vendrait à n’importe qui. C’était ça, la société de consommation, où la communication était devenue l’arme principale. Selon Pierre, c’était normal, il s’agissait d’une société plus aboutie, plus typiquement humaine que les précédentes. La plume plus puissante que l’arme à feu, oui, car elle la contrôle.
Quand il quitta le bâtiment et monta dans sa voiture, il reprit sa route dans des rues presque vides de piétons, trop effrayés pour marcher plus de quelques mètres. Il dut s’arrêter à un feu rouge. Sur le trottoir, un groupe de trois jeunes s’en prenait à un vieux.
- Donne ton portefeuille, sac à merde !
Comme le vieux ne réagissait pas, paralysé par la peur, l’un des jeunes lui asséna un coup de poing, l’envoyant à terre. Les deux autres se mirent à le rouer de coups de pied, sous le regard des automobilistes, dont certains continuèrent à mastiquer leur chewing-gum et d’autres à siroter leur coca-cola ultra light. Une exécution sur une chaise électrique aurait sûrement constitué un meilleur spectacle, mais il fallait se contenter de ce que la réalité fournissait quotidiennement.
« Qu’est-ce qu’il fout dans la rue le soir, ce vieux ? » pensa Pierre. « Sans doute un gâteux que ses enfants n’ont pas mis à l’asile. Les gens deviennent négligents de nos jours.»
Il finit par arriver à la maison, où sa femme venait de commencer à préparer le repas. Le gouvernement avait encouragé vivement les femmes à travailler à mi-temps afin de libérer des emplois. La sienne avait donc amplement le temps de faire toutes les tâches domestiques. Le mariage était un marché comme les autres, sur lequel les hommes pourvus d’une bonne situation pouvaient exiger que l’équilibre des forces leur soit favorable. Même si, avant, il s’était bien amusé avec des femmes soi-disant libérées et indépendantes, dont certaines pratiquaient assidûment les arts martiaux pour pouvoir se défendre dans ce monde « cruel », il n’avait jamais été question de les épouser. Quel malade se marierait avec des femmes si peu soumises ? Son épouse n’était pas mal. Néanmoins, depuis qu’elle était enceinte, elle se montrait moins efficace et presque triste.
Pierre s’assit devant la télévision comme chaque soir. Aux informations, le ministre de l’Intérieur commentait ses résultats :
- Le gouvernement précédent a fait la sourde oreille sur le thème de l’insécurité.
- Cependant, fit remarquer la présentatrice, le nombre de détenus a cru de 2 % au cours de la dernière année avant votre arrivée.
- Beaucoup moins que l’inflation, plaisanta le ministre, qui se mit à ricaner. Pierre l’imita devant le poste.
- Depuis que je suis au pouvoir, le nombre de détenus a augmenté de 7 %.
- Mais quel est le coût de cette politique?
- Nul, il est nul !! D’une part, nous avons augmenté le nombre de détenus par cellule ; d’autre part, avec les nouvelles camisoles chimiques, nous pouvons en laisser davantage dans des maisons particulières, confisquées à d’autres détenus. Dans ce dernier cas, les sujets se trouvant physiquement incapables de s’évader pendant des semaines sans nouveau traitement, les économies sont appréciables. Ces gens doivent savoir que la prison n’est pas une cour de récréation et qu’ils ne sont que des parasites.
- Trois, dit Pierre.
Le téléviseur se régla sur la troisième chaîne. Plus besoin d’appuyer sur un bouton pour changer de programme, maintenant. Mais la télé ne reconnaissait que sa voix a lui et sa femme devait continuer à appuyer sur la télécommande, comme avant. Après les informations, Pierre alla s’asseoir à table.
- Ah, dit Pierre, tu as fait quelque chose de naturel, comme au bon vieux temps.
Elle sourit.
- Comment s’est passée ta journée ?
- Bien, j’ai éliminé deux candidats potentiellement impropres.
- Cela marche toujours ?
- Quoi ?
- Cette sélection. Je veux dire...tu ne te trompes pas, parfois ? Peut-être que des candidats qui paraissaient solides au départ se révèlent moins performants à la longue que d’autres qui avaient l’air moins fiables...
- Non, vraiment, ça marche. Tu sais, nous avons des critères de recrutement quasi-scientifiques.
Il la regarda de travers. Pourquoi l’emmerdait-elle avec ce genre de questions ?
- Tu fais les courses, demain ?
- Ouais.
Bien qu’elle sourît toujours, il croyait noter un certain détachement.
- Ça va ? dit-il. Tu te sens bien ? Avec ton état, je veux dire ? Tu sais, fais-moi confiance, je te soutiendrai.
- Oui, je sais, répondit-elle. C’est curieux, j’ai l’impression d’être plus libre.
- C’est-à-dire ?
- Je ne sais pas, juste un sentiment, répondit-elle en haussant les épaules.
- J’achèterai tout ce qu’il faut et j’irai même à des réunions avec d’autres femmes enceintes, si ça te rassure. Les hommes le font, maintenant. Ah, les femmes ! Parfois, tu es un peu trop douce et peureuse, affirme-toi !
- Merci, commenta-t-elle d’un ton morne, alors que ses yeux clignotaient très légèrement d’une petite lueur d’ironie.
Après le repas, elle alluma l’ordinateur, qui démarrait quand l’un des utilisateurs enregistrés, dont la machine reconnaissait l’empreinte digitale, touchait le clavier.
Il y avait deux ordinateurs à la maison, dont l’un enregistrait tout ce qui se passait dedans et dehors, selon les ordres programmés des propriétaires des lieux. L’ordinateur principal, le vrai « maître » de la maison, surveillait de multiples actions par l’intermédiaire de capteurs. Par exemple, il faisait remarquer à ses hôtes humains qu’ils avaient omis d’éteindre la lumière, que la cuvette des WC n’avait pas été nettoyée depuis une semaine, éventuellement que la chambre du fils adolescent était trop encombrée, etc.
Au début, quand le système de surveillance était nouveau et presque expérimental, quelques personnes, probablement déséquilibrées, s’étaient suicidées, parce qu’elles ne supportaient plus d’entendre une voix lancinante leur donner des ordres à qui mieux mieux. Mais le nombre d’incidents avait fortement baissé avec la nouvelle génération de machines plus perfectionnées.
Pierre retourna devant la télé, sentant qu’il valait mieux laisser sa femme seule, même s’il se demandait parfois pourquoi elle passait tant de temps devant ce satané truc. Sans doute éprouvait-elle le besoin de se confier à ses copines. Ça, c’était bien les femmes !
Donna se sentit soudain très seule et vide. C’était arrivé plusieurs fois depuis qu’elle avait annoncé à Pierre qu’elle était enceinte. À l’école, on lui avait bien enseigné les dangers de la solitude, de ce sentiment négatif qui vous affaiblissait et affaiblissait la société par voie de conséquence. Les gens seuls réfléchissaient trop et finissaient par trouver des problèmes partout. Bien qu’elle se sentît honteuse de son insatisfaction, elle ne parvenait pas à la chasser.
- Vous allez adhérer à un cercle de femmes enceintes, n’est-ce pas ? lui avait dit sa voisine. Je vais vous donner les coordonnées.
Tout en éprouvant une répugnance inexplicable à faire cette démarche, elle savait ne pas pouvoir y échapper. Quand vous vous trouviez dans une situation particulière, il fallait se joindre à un groupe qui défendait vos intérêts, qui vous donnait des conseils, qui vous montrait comment les choses devaient être faites de façon rationnelle. Personne ne comprendrait qu’elle veuille se débrouiller toute seule.
Quand elle passa devant la poubelle pour aller rejoindre son mari au salon, elle sourit en regardant un bref instant le paquet d’arômes chimiques utilisés la veille ; des arômes de si bonne qualité qu’on les prenait généralement pour de la cuisine traditionnelle. Puis elle actionna le broyeur, qui, en silence, réduisit en poudre l’emballage afin qu’il tienne moins de place et que son recyclage soit plus rapide et complet.
Les aboiements du chien eurent raison de sa bonne humeur passagère. Ils avaient un chien, enfin, un chien-robot, sans les inconvénients de l’ancien chien en chair et en os : il ne pissait pas, ne mangeait pas, ne réclamait pas d’affection. Le seul défaut, c’était les aboiements, car les chercheurs n’avaient pas encore trouvé le moyen de l’empêcher d’aboyer pour un rien. Enfin, soupira-t-elle, il me faut juste un peu de patience.
Le lendemain, dès que Pierre eut pris sa voiture pour se rendre au travail, elle marcha jusqu’à l’arrêt de tramway. Oh, comme il avait été difficile de négocier cette liberté ! Terrorisé à l’idée que sa femme puisse risquer sa vie à chaque sortie, Pierre lui avait d’abord interdit de prendre les transports en commun.
- C’est ridicule ! avait-elle rétorqué. Tu sais bien que les passagers doivent être fichés et que sans donner des informations biométriques, personne n’obtient de carte de transport.
En cas de besoin, si l’ordinateur indiquait que le passager ne figurait sur aucun fichier des administrations de l’Etat, ou, pire, qu’il avait déjà été arrêté pour n’importe quel motif, le robot-chauffeur activait la sécurité, fermant automatiquement toutes les issues de son tram aux parois ultra-fines mais résistantes à tout type d’armes.
- J’ai besoin de bouger un peu, avait dit la femme.
- Pourquoi tu ne t’achètes pas une petite voiture pour aller à un club de sport. Tu n’as quand même pas besoin de marcher dans la rue, non ?
- Ce n’est pas pareil. Parfois, j’ai besoin d’air frais.
- Frais, tu parles !
Des recycleurs d’air géants, placés aux points les plus critiques de la métropole, pompaient l’air ambiant dont ils éliminaient les particules les plus nocives, avant de le rejeter dans l’atmosphère. Comme la pollution n’avait pu être suffisamment maîtrisée, la technologie en palliait au moins certains effets.
- C’est quand même de l’air et, parfois, il y a même une petite brise sympa.
- Bon, enfin, si tu veux, mais ne sors jamais à la nuit tombée et fais très attention.
Le supermarché était un long rectangle gris ouvert aux deux bouts. Il comportait une ligne de caddies emboîtés, répartis dans les allées afin d’éviter des efforts musculaires superflus aux clients. La carte à puce du magasin permettait d’en décrocher un, que l’on engageait sur des rails et qui avançait tout seul quand on appuyait sur un bouton. Le client réglait la vitesse de circulation à l’aide d’une petite manette et s’arrêtait en appuyant à nouveau sur le bouton. Chaque allée était munie de deux rails, pour éviter toute collision des gens circulant dans les deux sens. Donna prit tout son temps, errant dans les allées, choisissant des sous-vêtements en dentelle, avant de passer à la caisse dépourvue de caissière, où un ordinateur scannait le contenu du caddie avant de demander au client de taper le mode de paiement sur un clavier et de conclure par un « Bonne journée. Merci d’avoir fait vos achats chez Ultramarché. » Donna téléchargea les nouvelles du jour sur l’un des ordinateurs prévus à cet effet à la sortie : moyennant 10 centimes d’euros ou en introduisant une carte d’abonnement, le client pouvait entrer son support – journal réinscriptible dans un tuyau d’où il ressortait avec les informations qui apparaissaient dessus comme sur un écran.
Donna lit plus précisément le paragraphe consacré à la nouvelle loi sur la sécurité, qui prévoyait un renforcement des contrôles aléatoires des véhicules et de l’identité des citoyens. Elle haussa les épaules, roula à nouveau le support-journal et rentra chez elle.
Elle devait faire le ménage, c’était le jour. Avec un sourire, elle saisit l’aspirateur et empoigna le « chiffon » à poussière, puis elle surgit dans la salle de bains. Elle posait délicatement le « chiffon » qui aspirait la poussière tout seul, à la manière d’un petit fantôme qui promène son drap partout. La télécommande permettait de piloter l’aspirateur ultra-léger de la taille d’un tout petit Yorkshire qu’elle surnommait « Pudding » et dont les deux tuyaux sortaient et se rétractaient à la demande en fonction de la nature de la surface à nettoyer. En cas de taches, un troisième tuyau, tel un bras de seiche, déposait un liquide composé d’eau et de produit pour sols, après quoi un tentacule plus court et dodu brossait l’endroit litigieux, qu’il séchait immédiatement.
Ensuite, les yeux de Donna, aussi performants que des radars, scrutèrent la baignoire à inclinaison variable que son époux affectionnait tant et autour de laquelle il laissait traîner tout un tas de produits pour les cheveux, la peau, les ongles. S’avançant, comme l’incarnation de la justice vengeresse, elle se mit à les examiner un par un et à en jeter un certain nombre à la poubelle : anti-rides ultra-performant à base de nodules polymétalliques, masque pour les cheveux, actif en trente secondes sans nécessité de mouiller la surface traitée ni de rincer, durcissant ralentissant la pousse des ongles, crème-rasoir hebdomadaire sans risque de coupure, etc. Attendrie, elle épargna la crème adoucissante pour la peau à base du bon vieux karité, produit totalement rétro mais efficace. Rien de tout cela ne rendrait son mari plus beau.
Puis, le téléphone sonna : la belle-mère.
- Bonjour, Donna ! Pas trop dure, cette grossesse ?
- Oh non ! dit l’intéressée d’une voix enjouée.
- Vous devez venir après-demain ! Je vous invite à déjeuner pour l’anniversaire de Pierre.
Malgré toutes les innovations techniques, les relations entre les gens évoluaient peu. Pourquoi ? L’homme pouvait-il compartimenter ainsi divers aspects de son existence ? Les progrès étaient-ils uniquement le fait de quelques esprits de chercheurs brillants et seulement préoccupés par leurs recherches, coupés du monde ?
- J’ai déjà invité des amis, répliqua Donna. Vous ne pouvez pas changer de jour ?
- Mais pourquoi moi ? Les amis sont plus importants que la famille, maintenant ?
- Mais moi, techniquement, je n’appartiens pas à votre famille...
- Insolente !! Tu as toujours été insolente ! Tu veux me faire mourir ?
Donna raccrocha. Elle posa la main sur son ventre en souriant.
Pierre était arrivé au travail un peu stressé, en raison du bouchon qui l’avait retardé. Deux conducteurs s’étaient rentrés dedans et l’une des voitures était restée bloquée au milieu de la voie. Malgré la célérité des dépanneurs, dont les camions permettaient de treuiller un véhicule en moins d’une minute, il avait fallu attendre un bon quart d’heure sur place. Comment les gens parvenaient-ils encore à se rentrer dedans avec tous les systèmes de sécurité actuels ? Il leur en coûterait une somme conséquente, car ils devraient payer au prix fort l’intervention des secours.
Quant à son propre ordinateur de bord, il lui avait rappelé d’une voix suave : “vidange dans sept jours”. Au moment de choisir la personnalité de l’ordinateur, il avait programmé une voix de femme plutôt langoureuse. Le véhicule n’en refuserait pas moins de démarrer si d’aventure il oubliait la vidange cette semaine. Il faudrait dans ce cas fâcheux débloquer la sécurité, ce qui occasionnerait un surcoût de cinquante euros.
A midi, Pierre descendit au parking pour vérifier que personne n’avait touché à sa voiture : on n’était jamais trop prudent à présent. Puis il se rendit à la cafétéria. Même si les repas n’étaient pas donnés, la plupart des employés choisissaient de ne pas quitter les lieux pendant leur pause ; on n’était jamais à l’abri d’une mauvaise rencontre à l’extérieur. La semaine précédente, quelqu’un avait marché jusqu’au tabac du coin et il n’en était jamais revenu. Des types à moto l’avaient poursuivi avant de lui trancher la tête avec un sabre, puis de le délester de son portefeuille et de ses chaussures, alors que, selon des témoins passifs, ils avaient laissé son blouson en cuir à cause des taches de sang.
La cafétéria était un lieu assez gai. Bien sûr, les gens essayaient parfois de se voler mutuellement la nourriture ou de fouiller dans les sacs des dames, mais de tels comportements ne constituaient que les plaies ordinaires de la vie en société. Lors des repas, les employés évitaient tout sujet important, pour surtout ne pas se trahir devant des collaborateurs potentiellement dangereux. Ce jour-là, Pierre vit le sous-directeur en compagnie d’une comptable qu’il baisait depuis deux mois. Elle serait bientôt licenciée, mais le sous-directeur ne le lui dirait pas lui-même, afin de pouvoir profiter d’elle jusqu’au bout. Le chef de la sécurité interne, un homme très digne, aux cheveux poivre et sel et vêtu d’un costume gris avec une cravate gris encore plus foncé, s’assit à une autre table proche. Il proposait aux employés de leur implanter une puce pour remplacer leurs documents d’identité. Cette puce permettrait de les pointer en sortant et en entrant dans le bâtiment sans qu’ils n’aient à effleurer le moindre bouton.
Les techniques RFID, d’identification par radio fréquence, étaient sa nouvelle marotte : elles révolutionnaient déjà les systèmes de sécurité. C’était si simple : une puce reliée à une antenne émet des ondes radio. La lecture est possible même sans ligne de vue directe et à travers presque tout type de matériau. D’autres entreprises avaient déjà adopté cette solution, mais le chef de la sécurité souhaitait aller plus loin et collecter d’autres informations, sur les allées et venues du personnel dans le bâtiment ou même à l’extérieur. Il était après tout légal de vérifier que personne ne passait trop de temps ni aux toilettes ni près des points café de l’entreprise, ni dans d’autres bureaux à bavarder. Le chef de la sécurité imaginait même que de telles puces pourraient déterminer à tout moment le niveau d’alcool dans le sang, voire d’autres paramètres biologiques déterminant l’état de santé de l’individu et donc son efficacité.
Pierre admirait cet homme, même si, comme tout un chacun, il craignait les inventions qui sortaient de son cerveau. Suivre toutes les actions quotidiennes des employés, c’était sans doute bien pour la société, mais il se représentait un être humain dont des morceaux étaient remplacés par des dispositifs divers, connectés à d’autres dispositifs, comme s’il s’agissait d’un zombie qui ne s’appartenait plus tout à fait.
Le directeur financier s’assit en face de Pierre.
- Comment ça va ? demanda-t-il.
- Oh bien, bien.
- Tu veux jouer au golf avec moi dimanche ?
- Je ne sais pas, en fait. Des gens se sont fait agresser sur ce terrain de golf, non ? La police devrait vraiment faire quelque chose, c’est un lieu privé quand même !
- Ouais, mais tu sais bien qu’ils effraient un peu les citoyens comme nous, pour nous persuader qu’il faut plus d’argent pour engager plus de flics. Moi de toutes façons, j’ai un revolver sur moi. Ces petits cons au golf, ils ne sont pas bien méchants, je peux les faire fuir, moi.
Bien sûr, Pierre avait également une arme, mais, sans savoir pourquoi, il était réticent à s’en servir, tout en se reprochant sa couardise. Il accepta l’invitation de son collègue, ne serait-ce que pour se prouver qu’il avait des couilles.
Le soir, avant de quitter le bâtiment, il jeta un coup d’oeil à la caméra qui permettait à ses supérieurs de le contrôler à tout instant, de même que les micros, pièces omniprésentes dans toutes les grandes entreprises. Il fallait faire attention à chaque mot employé, car comment savoir ce qui pourrait sembler suspect ?
Quand Pierre rentra, Donna lui dit :
- Ta mère a appelé.
- Que voulait-elle ?
- Oh rien, des nouvelles.
Après la télé, Pierre dit :
- Tu veux faire l’amour ?
- Pas vraiment, ce soir. Et toi ?
- Non, je suis fatigué.
Bénédiction !!
Donna s’assit devant l’ordinateur et écrivit un email :
- Prête. On peut charger à 9h. Je t’aime. Donna.
Elle s’assura qu’il ne restait aucune trace du message.
Le lendemain matin, elle embrassa Pierre, regarda sa voiture quitter le garage, attendit quelques minutes, puis se précipita dans sa chambre, où elle récupéra un petit étui caché sous le fond de l’armoire. Elle se servit d’un couteau très pointu pour le détacher. Puis elle descendit les escaliers, contourna la maison et elle appuya sur le bouton de la télécommande dissimulée dans l’étui. Un carré de la pelouse se leva à la manière d’un pont. Donna attendit que le van entre dans le jardin et que trois hommes en sortent, pour les aider à ôter la bâche et à transporter les armes dans le véhicule. Elle embrassa brièvement le plus grand d’entre eux.
- Tu veilles bien sur lui ? demanda celui-ci en faisant un signe vers le ventre de Donna.
Leur groupe achetait ou volait des armes depuis deux ans maintenant. Ils étaient prêts. La miniaturisation, ce processus qui concernait la plupart des objets, dont les armes, avait considérablement facilité leur tâche, au point que des missiles pouvaient tenir dans le sac à main d’une dame.
Quelques années auparavant, des émeutes dans les quartiers difficiles avaient été réprimées si brutalement par les autorités que certains citoyens, de toutes classes sociales, avaient opté pour une stratégie plus subtile : s’organisant en cellules, ils avaient réuni autant d’armes que possible, ils utilisaient les talents de plusieurs informaticiens pour communiquer sans se faire repérer et ils détournaient les innovations technologiques à leur profit. Ils s’étaient procurés des détecteurs de RFID par exemple et ils avaient extrait les puces du corps de leurs membres actifs.
Pourquoi ne pas utiliser la technologie à des fins plus positives ? Ce n’était pas la peine de revenir à la chandelle pour changer le cours des choses. Ils étaient juste des êtres humains poussés au-delà de leurs limites et qui finissaient par se rebeller. La résilience, l’adaptabilité, la flexibilité, la soumission, tous ces mots dont le gouvernement usait et abusait depuis des années, ils les bannissaient de leur langage.
Cette nuit, une équipe de pirates informatiques s’assurerait du dysfonctionnement des systèmes de contrôle centraux, qui cesseraient de fonctionner pendant au moins une heure. Alors, le gouvernement serait renversé.
- Les Anglais passent à l’action à la même heure que nous, dit Franck, le chef.
- Ils se sont décidés ? demanda Donna, surprise.
- Oui, tu sais il leur faut toujours le temps de la réflexion, mais quand ils sont décidés, c’est irrévocable !
- Et Sylvain, qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- On ne peut plus rien pour lui, il faut laisser tomber.
- Ils l’ont pris ?
- Oui.
Le visage de Donna s’assombrit. Chacun savait ce que la capture signifiait pour un rebelle qui contestait le système gouvernemental. Après un jugement sommaire en tant que terroriste mettant l’Etat en péril, Sylvain avait dû subir un traitement de prison chimique. On plaçait une puce sous la peau des condamnés, après quoi un cocktail de produits se diffusait dans leur organisme pendant au moins deux ans : ils ne pouvaient plus bouger, leurs terminaisons nerveuses étaient comme grippées, mais ils restaient conscients. La plupart devenaient fous au bout de quelques mois, d’autant plus qu’ils connaissaient la durée de leur peine.
- S’il s’en sort, commenta Franck, il faudra l’abattre de toutes façons.
Elle hocha la tête. C’était la meilleure chose à faire, dans un cas pareil, car les dégâts sur le cerveau étaient irréparables.
Une fois arrivé à la planque souterraine qui servirait de base arrière, Franck se connecta sur Supernet, qui avait remplacé Internet quelques années auparavant. Il dicta à son ordinateur le message suivant :
- Ce message s’adresse à tous les opérateurs financiers de la planète : vous allez assister à un coup d’Etat dans plusieurs pays, notamment la France. Nous nous engageons à ne pas édicter de nouvelles règles financières pour le moment, nous vous laisserons une totale liberté d’action dans vos mouvements de capitaux. Nous souhaitons simplement améliorer le sort matériel de nos peuples.
Franck sortit la liste des Market Kids qu’il faudrait neutraliser malgré tout. Le message, c’était juste pour rassurer. Ils discuteraient ensuite avec les actionnaires majoritaires des grandes sociétés. Pour les rendre raisonnables, il faudrait peut-être les menacer de perturber leurs transactions sur Supernet.
- Tu t’en charges ? dit-il à un jeune homme aux yeux noirs luisants.
- Oui, répondit celui-ci avec enthousiasme.
Le premier nom sur la liste désignait le magnat de la finance ultra-rapide, Robert Favre, qui dirigeait une armada de golden boys spécialisés dans la revente des combinaisons de droits à polluer, qui étaient devenus les types d’actions les plus lucratives. Il s’était illustré en introduisant sur le marché des tree shares, ces titres réputés verts, qui représentaient des parcelles de forêts équatoriales et autres réservoirs de biodiversité et que l’Autorité Mondiale de l’Environnement avait promus pour que chaque citoyen puisse détenir un droit à la propriété d’un fragment de notre terre. Malgré le prix modeste de l’action au début de son existence, cette mesure d’affichage avait surtout profité aux grandes entreprises qui avaient rapidement racheté la quasi totalité des actions, dont le prix avait ensuite grimpé à mesure qu’on découvrait de nouveaux remèdes basés sur les plantes des zones à forte biodiversité.
- Qu’est-ce qu’on fait de ton mari ? demanda Franck.
- Oh, rien, dit Donna, pensive. Laissez-le tranquille. Quand il se rendra compte que ses systèmes de surveillance de sa maison ne fonctionnent plus, il paniquera. Mais il croît beaucoup à la sélection naturelle, alors il essaiera de se battre !
Donna alluma son portable, qui tenait dans un sac à main. Elle l’alluma, se connecta à Supernet, alla sur le site que son groupe avait créé pour suivre les opérations de chaque équipe révolutionnaire en direct, afin de voir les événements en temps réel et de dialoguer avec les rebelles par le biais du système de téléphonie utilisable sur l’écran de tout ordinateur et de tout écran de télévision. S’ils réussissaient, ils tenteraient de bâtir une société plus juste, plus sûre, le rêve de tous les peuples depuis le début de l’histoire. Y parviendraient-ils ? En tous cas, ils devaient essayer, lutter. Oui, c’est bien ça, la sélection naturelle, pensa-t-elle en souriant| Janvier 2012 | ||||||||||
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